MOI.
Je crois que vous avez raison, mon cher Baptistin, et que l'instinct, cette raison occulte, composée de mille raisons non raisonnées, raisonne mille fois mieux que le préjugé, contre lequel tout le génie de M. Hugo ne gagnera pas un pouce de terrain.
Amenez-lui un frère de Lacenaire, converti en un Jean Valjean philanthrope, et vous verrez s'il lui donnera sa fille, et s'il jouera ses' enfants et le renom si pur de sa famille à ce croix ou pile du réformateur!
LE FORÇAT.
Comment? si j'ai raison, Monsieur? Mais examinez donc, selon moi, la profondeur d'atrocité, et d'atrocité mêlée d'ingratitude et d'injustice, de ce brave homme auquel M. Hugo veut nous intéresser!
Voilà une espèce de brute, comme nous dit l'écrivain dans le commencement de son histoire, qui a une bonne pensée dans sa vie: celle de trouver à tout risque un morceau de pain pour sa belle-sœur et ses sept petits enfants.
Il fallait que la Brie et le village de Faverolles, où il travaillait à quinze sous par jour pour nourrir neuf personnes, fussent bien dépourvus de toute humanité, pour qu'en frappant dans cette extrémité à la première porte venue où il y avait du pain noir ou blanc dans la huche, riche ou pauvre, même mendiant, ne lui prêtât pas un peu de son superflu ou de son nécessaire pour sauver la vie d'un soir à ces pauvres petits affamés.
Jamais la charité en nature ne fut plus prodigue de ses secours que dans les pauvres chaumières exposées tour à tour à ces dénûments; l'aumône est née partout de la misère: aujourd'hui à toi, demain à moi.
J'ai été paysan, Monsieur, et je n'ai jamais vu dans nos montagnes le pain, le maïs, la rave, le lait de la chèvre ou de la vache manquer à l'innocence des enfants ou à la pénurie des vieillards, à quelque porte que Dieu vînt y frapper par la main de ces privilégiés de sa Providence.
Qu'est-ce donc qu'on dit aux pauvres quand on leur dit: Frappez et on vous ouvrira? N'y a-t-il pas une Providence derrière la porte?