MOI.

C'est vrai, mon ami! J'habite depuis soixante-dix ans les plus pauvres montagnes de France. J'ai vu des années où le blé était rare et cher, et où les châtaignes mêmes manquaient; mais je dois déclarer en toute vérité que je n'ai jamais vu une famille indigente souffrir de froid et de faim pendant qu'il y avait une étable pour la réchauffer chez le voisin, des galettes sur la nappe écrue de la table, du lait dans l'écuelle des autres enfants!

Pour les villes et pour les palais des riches, je ne dis pas non: ils sont trop haut pour sentir ces misères, ils n'y croient pas. Ils n'ont pas les moyens de savoir si c'est le vagabondage qui veut les exploiter, ils craignent d'être trompés; ils font l'aumône autrement, à grandes proportions, souvent par des mains indirectes. On peut mourir de faim à la porte des palais, jamais à la porte des chaumières.

Or le village de Faverolles n'était qu'un groupe de pauvres gens; Valjean n'avait qu'à arrêter dans le sentier un camarade, un voisin, un homme aussi pauvre que lui, et lui dire: «On risque de mourir de faim cette nuit chez la veuve aux sept enfants,» et le pain serait venu avec les larmes: voilà le peuple!

D'ailleurs, en admettant qu'un jury, sauvage appréciateur des circonstances, de l'urgence, de la pitié du misérable, l'eût condamné à cinq ans de travaux forcés pour cette bonne action d'un oncle devenu un moment fou de miséricorde pour sa famille, quand la loi de 1795 ne le condamnait qu'à un an de prison; quand on l'aurait ensuite condamné à mort pour le vol d'une pièce de quarante sous à un enfant qui n'avait de témoin que ses larmes; quand toutes ces pénalités romanesques seraient aussi vraies qu'elles sont heureusement fausses, y avait-il là quelque chose qui fût de nature à changer en bête féroce un pauvre homme injustement condamné, et à en faire un assassin d'occasion du seul homme de Dieu qu'il eût rencontré à son premier pas sur sa route, l'évêque de Digne?

LE FORÇAT.

Oh! certainement non, Monsieur. Voyez donc le brigand! Il se sauve du bagne pour la cinq ou sixième fois, au risque de tuer et en tuant peut-être ces malheureux soldats, gendarmes, gardes-chiourmes, très-innocents à son égard, et chargés par la société de lui répondre des hommes criminels ou dangereux qu'ils surveillent innocemment par devoir.

Sa mauvaise mine et son air de loup parqué lui font fermer toutes les portes: c'est naturel; à qui s'en prendrait-il?

C'est le droit et l'instinct de tout le monde de suspecter les hommes suspects et de ne pas se lier avec les vagabonds de mauvaise renommée; c'est triste, mais c'est fatal. C'est la force des choses, on ne peut en accuser que la prudence humaine.

J'ai été bien autrement victime moi-même d'une prévention et d'une erreur des hommes, quand, ayant eu le malheur d'atteindre le chef des gardes de notre forêt en croyant défendre ma cousine, mon oncle et ma tante audacieusement attaqués à coups de fusil, j'ai été jugé digne de mort et miraculeusement sauvé de la guillotine: eh bien! cela m'a inspiré une douleur mortelle, une honte imméritée, une résignation religieuse, mais cela ne m'a donné aucune haine injuste et brutale contre les hommes. J'ai dit: «Ils sont hommes, ils se trompent, ils ne voient pas la vérité; s'ils la voyaient, ils se garderaient bien de m'exécuter.» Voilà tout!