Mais voilà un homme qui a commis une faute plutôt qu'un crime, à bonne intention, et qui devrait être fier de son innocence foncière et des cinq ans de peine infligés à sa bonne action; le voilà qui, après s'être nourri dix-neuf ans de son venin, s'échappe de ses fers et rentre dans le monde de la liberté. Il est recueilli par ce bon saint évêque, qui ne lui fait pas l'aumône du soir seulement, mais l'aumône de son honneur, l'aumône de sa dignité d'homme, qui l'appelle: «mon frère,» qui le fait asseoir à sa table, pour le réhabiliter par cette égalité chrétienne de l'innocence constante avec l'innocence reconquise du repentir justifié, qui lui montre la confiance absolue du juste dans le repentant, qui le croit incapable même d'une mauvaise pensée, qui lui prépare son lit dans son antichambre, qui y laisse l'argenterie, son seul trésor, qui ne ferme pas même le loquet, et qui s'endort sans peur à côté du crime mal assoupi dans ce cœur inconnu!

Eh bien! ce vagabond n'est ni ému, ni réconcilié avec lui-même et avec les hommes, par un tel miracle de bienfaisance et de vertu surhumaines: il se réveille avant l'aube, avec la première pensée de profiter de cette incrédulité au mal de son sauveur, pour lui voler le trésor des pauvres, son argenterie. Ce n'est rien, bien que ce soit aussi vil que contre nature; il ôte ses souliers pour n'être pas entendu, il s'arme d'un levier de fer bien aiguisé qu'il tire de son sac, pouvant servir au triple usage, dit l'auteur, de forcer la porte de l'armoire où l'on a eu l'imprudence héroïque de serrer sous ses yeux l'argenterie, de percer le sein ou d'assommer le crâne de l'évêque. Il vole résolument son hôte; il s'avance à pas de loup vers son lit, bien résolu de tuer le dormeur s'il ouvre les yeux au bruit; il épie le réveil, il médite la mort, il regarde.

«Nul ne peut dire ce qui se passait en lui, pas même lui, dit M. Hugo; pour essayer de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux... Mais quelle était sa pensée, il eût été impossible de le deviner... La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une étrange indécision: il semblait près de briser ce crâne ou de baiser cette main; sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur sa tête farouche...»

Heureusement l'évêque dormait; le forçat Valjean emporte résolument le panier d'argenterie, et se sauve en escaladant la fenêtre avec un trésor de plus et un crime (mais un crime inutile) de moins.

Et voilà le misérable avec lequel l'auteur veut qu'on sympathise pendant dix longs volumes! Ah! c'est impossible! À force d'éloquence, il est vrai, l'auteur y parvient, quand il parvient à faire oublier cette horrible révélation d'une infernale nature; mais il ne peut y parvenir dans ceux qui se souviennent en lisant de ces antécédents de tigre; il veut vainement faire détester la société en la calomniant, il ne réussit véritablement en ceci qu'à calomnier le crime!

Jean Valjean peut gagner tous les millions qu'il voudra dans ses manufactures, il peut protéger les filles, doter les enfants, etc.; maire de sa bourgade, il peut se relever à la sublimité vertueuse du repentir, se vouer lui-même à l'infamie pour écarter le soupçon de la tête d'un coupable: il ne sera jamais que le scélérat mille fois relaps, debout dans la nuit, sa massue à la main sur la tête de son bienfaiteur, indécis, comme dit l'écrivain, prêt à frapper s'il s'éveille, et finissant par ne pas frapper parce qu'un cadavre l'accuserait plus que l'hôte endormi!

Oh! non, Monsieur, je ne pardonnerai jamais cela à ce Valjean: cela dépasse l'homme, cela dépasse le tigre, car le tigre qui ouvre ses griffes sur l'homme ne sait pas que cet homme lui voulait du bien: il l'étrangle comme ennemi, mais non comme bienfaiteur! Je lis malgré cela, parce que le tableau est admirablement peint, mais je lis avec un remords: c'est de m'intéresser quelquefois à pire qu'un tigre.

Certes, la société avait eu tort de condamner Valjean aux galères: il était innocent du pain volé à Faverolles. Mais peut-on dire que la société fut mal inspirée en enfermant à vie le misérable, dans le sens criminel du mot, oui, le misérable qui, en récompense d'un jour de pardon, d'un dîner d'ami, d'une nuit de confiance, passe une heure ou une minute dans l'honorable indécision de cet assommeur?

MOI.

J'ai senti tout ce que vous sentez, mon cher Baptistin, et c'est là, selon moi, le vice fondamental de cette étrange, morbide, sublime composition. Intéresser au crime quand le crime n'est que passion, c'est le chef-d'œuvre du paradoxe; mais intéresser au crime quand le crime est atroce, comme l'assassinat du Christ par le Samaritain, c'est le crime du talent. Passons.