Et que dites-vous de ce brave évêque?
LE FORÇAT.
Ah! que c'est bien commencer son livre, Monsieur, que de le commencer par ce qu'il y a de plus doux, de plus saint dans l'espèce humaine: la religion! Je vous avoue que cette promenade pas à pas dans l'âme de l'évêque de Provence, quoique un peu longue, m'a fait beaucoup de bien au commencement, et que je ne l'ai pas trouvé aussi niais que l'on dit, parce qu'il est vraiment bon pour nous autres pauvres gens. Il m'a rappelé ce vieux frère quêteur du couvent de la montagne, auquel je dois le miracle de charité qui m'a sauvé et le bonheur de retrouver mon père, ma tante et ma cousine.
Qu'on dise des bons prêtres ce qu'on voudra: ils sont de la famille de ceux qui n'ont plus de famille; ne faut-il pas que les misérables aient quelques parents sur la terre et un bout de patrimoine là-haut?
Quant à la fin du chapitre, à l'endroit où l'évêque se laisse débiter un tas de choses inintelligibles par ce vieux terroriste qui va mourir, et qui déclame encore sur son lit de mort des énigmes au-dessus de ma portée en l'honneur de la guillotine, et qui font apostasier d'admiration le saint évêque, jusqu'au point de tomber à genoux et de demander sa bénédiction à cet entêté d'impénitent: franchement, vous devez comprendre cela, vous, Monsieur, c'est votre affaire; mais, moi, je n'y ai rien compris du tout. Vous me ferez plaisir de me l'expliquer.
MOI.
Cette peinture évangélique de l'âme de l'évêque, âme chrétienne parce qu'elle est populaire, et populaire parce qu'elle est chrétienne, mon ami, est ce qu'on appelle un tableau de genre suspendu dans un vestibule pour prédisposer, par une bonne impression, les yeux, l'esprit, le cœur des lecteurs aux sentiments religieux et doux, qui sont l'édification de ce triste monde. L'auteur a senti que les religions bien entendues sont, comme étant à la fois divines dans leur objet, humaines dans leurs ministres, pleines de controverses, d incrédulités et de crédulités populaires dans leurs dogmes, mais qu'en masse les religions sont des vases célestes transmis de générations en générations aux peuples, et dans lesquels les philosophes de tous les âges ont versé tour à tour, en les clarifiant, la plus pure morale, les plus saintes règles de vie, les plus admirables pratiques de charité et de fraternité qui aient honoré les siècles; en sorte que, sans disputer sur leur nature révélée par la raison, lumière de Dieu, ou par Dieu lui-même, quand une religion se brise, toute la morale se répand, et le peuple risque de mourir de soif.
Il faut donc que les hommes bien intentionnés, comme l'auteur de ce livre, touchent avec une extrême prudence et un extrême respect à ces vases divins qui contiennent l'âme du peuple, même quand ils aspirent évidemment, comme lui, à verser le plus de raison possible dans les institutions religieuses et dans ces saintes croyances des nations.
Pour cela, il faut leur faire respecter, aimer et admirer ses ministres, comme l'évêque de Digne, en faisant de sa vie un tableau d'abnégation et de sainteté pratique qui ravisse les pauvres, les vieillards, les petits enfants, toute la partie souffrante de l'humanité dont Dieu est le seul héritage. C'est ce que M. Hugo a parfaitement compris, admirablement exécuté dans le portrait de son évêque M. Myriel, et, convenons-en, il l'a fait avec une généreuse intrépidité dans un moment où la littérature, disons le mot, une littérature médiocre, scolastique, sans feu, sans ailes, sans imagination, se retourne niaisement vers l'athéisme, cette bêtise sans fond, et croit avoir inventé quelque chose en inventant le néant!
Oui, toute la biographie quelquefois un peu puérile, un peu niaise même, de l'évêque Myriel, de sa sœur, de sa dame de compagnie, la description de sa pauvreté volontaire, de son dévouement à Dieu et aux pauvres, ces privilégiés de la miséricorde, de son hôpital, de ses meubles, de son jardinet, de sa messe sur l'autel de bois, de ses visites pastorales parmi les pasteurs des Hautes-Alpes, tout cela a un charme, une vérité un peu exagérée, un peu ostentatoire, un peu déclamée, mais en réalité très-touchante et fidèlement peinte par un peintre de premier ordre.