On croit voir des portraits de famille dans certaines figures du tableau, telles, par exemple, que la transparente sœur madame Baptistine et la vieille madame Magloire, sœur volontaire aussi plutôt que servante de la maison épiscopale; on croit deviner que le poëte, comme le peintre Rubens, mettant partout sa femme ou sa sœur dans ses tableaux, s'est souvenu de son heureuse enfance de la rue du Colombier, et a retracé le profil de sa mère ou la face réjouie de quelque bonne tante auxiliaire de sa mère, dans les figures de ces deux saintes femmes de l'Évangile, domestiques du saint évêque de Digne.

Jusque-là, je suis comme vous, je ne sais qu'admirer. La poésie ne déroge pas du tout en dessinant la sainteté et en coloriant la piété sous trois formes, le frère, la sœur et la servante: trio de candeur et de vertu qui psalmodie, chacun dans sa langue, le même hymne à Dieu dans le peuple!

II.

Ce n'est pas que cette rencontre d'un évêque émigré avec ce féroce conventionnel, presque régicide, ne soit peinte aussi avec l'énergie du pinceau de l'écrivain.

«...Le conventionnel mourant, le buste droit, la voix vibrante, était, dit-il, un de ces grands octogénaires qui font l'élément du physiologiste; la révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque; on sentait, dans ce vieillard, l'homme à l'épreuve; si près de sa fin, il avait conservé tous les gestes de la santé; il y avait dans son œil clair, dans son accent ferme, dans ses robustes mouvements d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azaël, l'ange mahométan du sépulcre, eût rebroussé chemin, et eût cru se tromper de porte.....

«Il semblait mourir parce qu'il le voulait; il y avait de la liberté dans son agonie; les jambes étaient immobiles, les ténèbres le tenaient par là, les pieds étaient morts et froids, la tête vivait de toute la puissance de la vie, et paraissait en pleine lumière. En ce moment il ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, marbre par en bas.

«Une pierre était là, l'évêque s'y assit; l'exorde fut ex abrupto

Les poëtes seuls posent ainsi les figures: ce qu'on appelle poésie n'est que la reproduction vivante et colorée de la vérité. Les autres écrivent, les poëtes peignent. La poésie, c'est la vie des choses, on ne sait si son pinceau est pinceau ou torche, tant il jette d'ombre et de lumière sur tous les contours de ce qu'il voit ou de ce qu'il veut faire voir.

Mais ici le poëte cesse tout à coup de voir: son regard se trouble, sa vue s'obscurcit, le soleil de Dieu ne l'éclaire plus. Il veut suppléer à cette clarté qui tombe du ciel, des étoiles, de la conscience du cœur, par je ne sais quel jour faux qu'il emprunte à un système qui n'est pas même le sien, le système de la terreur justifié par le sophisme; la beauté de l'homicide, l'innocence de la férocité, la vertu du crime, la sainteté de la guillotine politique, la légitimité de l'assassinat juridique de sang-froid, tout ce qui fait horreur aux hommes, tout ce qui fait resplendir d'une lueur sanglante, d'une tache de feu, les noms malheureux des hommes qui ont tué en masse ou en détail leurs frères innocents, il le comprend, il le justifie, il l'exalte, il le transfigure, il le divinise.

«—La révolution française est le sacre de l'humanité,» dit le mourant.