«Monsieur, dit-il d'un ton doctoral à l'évêque confondu, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses raisons; sa colère sera absoute par l'avenir; de ses coups les plus terribles il sort une caresse pour le genre humain. J'ai trop beau jeu. Je m'arrête. D'ailleurs, je me meurs!

«Le terroriste ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements de l'évêque» (qui n'avait pas même répliqué).

Il faut convenir que ce pauvre évêque avait peu de présence d'esprit contre les paradoxes du terrorisme, et l'on ne doit pas s'étonner qu'il tombe, comme saint Paul sur le chemin de Damas, atterré et sans paroles, aux genoux de celui qui daigne l'instruire des droits de la colère et de la sublimité des vengeances du peuple, pour adorer le révélateur du mystère de l'échafaud et pour montrer, le lendemain, le ciel comme le seul séjour digne de ce prophète du comité de salut public!

À quels excès d'aveuglement le génie même de la parole peut conduire! La glorification du bourreau par M. de Maistre ne va pas si loin, car le philosophe de Chambéry fait du bourreau l'ultima ratio du droit social dans les mains de la justice humaine, et il fait du supplice un vengeur de Dieu. Le terroriste crée le droit de la colère, la raison mystérieuse, la raison d'État du peuple en révolution dont il faut adorer, respecter, bénir la hache; et l'évêque, en se taisant et en adorant, en montrant du doigt le terroriste dans le troisième ciel, donne à son tour raison à la vengeance.

N'est-ce pas là aduler le peuple dans ses plus mauvais instincts? N'est-ce pas lui préparer pour l'avenir des justifications toutes faites pour d'autres crimes, que de lui dire d'avance: «Ne t'inquiète pas, Dieu est pour toi; tu as tes raisons, tu as le droit de colère; les consciences faibles, les esprits timides, la pitié même, autant que la justice, se soulèveront bêtement contre toi, incapables qu'ils sont de comprendre ta foudroyante divinité, ton coup de tonnerre formé des misères de tous les âges! Mais les plus grands poëtes et les plus éloquents écrivains des siècles qui suivront tes crimes en feront des vertus, et proclameront la sainteté du supplice infligé par toi à tes ennemis!»

Telle est la leçon de démocrate ou d'autocrate, également sanguinaires, contenue en germe dans les paradoxes de M. de Maistre ou de M. Hugo. Ces grands écrivains, certes, ne pensaient pas à la conséquence de ces préceptes lorsque, comme l'évêque du roman, ils se sont donné une entorse de peur d'écraser une fourmi; mais ils faucheront le genre humain en fanatisme ou en révolution avec leurs entorses à la logique!

VII.

Mais, me direz-vous, l'évêque était cependant un bon chrétien, un disciple modèle de Celui qui a dit: «Tu ne frapperas pas, même pour me défendre!»

Bonhomme, oui; bon chrétien, je n'en sais rien. Le fait est que, quand il a entendu le terrible évangile du terroriste qui lui confesse son patriotisme sans scrupule pour toute faute ou plutôt pour toute vertu, il tombe à ses pieds, et ne lui demande ni confession, ni repentir, ni sacrements: sa confession, c'est sa vertu mise au jour; son repentir, c'est l'orgueil avec lequel il s'en va à Dieu, avec son bonnet rouge sur la tête et sa hache en main; son viatique, c'est l'idéal, ce moi de l'infini!

Que voulez-vous dire à un pareil saint? Aussi l'évêque se prosterne devant son impénitence, l'adore, et montre le ciel à son troupeau. Cela peut être très-charitable, trop charitable, même pour les victimes du terroriste, mais cela n'est pas très-miséricordieux en détail. L'évêque est en gros, comme on le voit après son entretien avec le terroriste, très-large sur le sang répandu à flots par droit de colère du peuple. Cela est peu conforme au christianisme, qui est économe en gros comme en détail du sang des hommes, et qui dit: Rendez à César ce qui est de César!