À parler franchement, j'aimerais mieux que l'évêque fût franchement philosophe, accusation dont le défend M. Hugo; car, si la franchise est une vertu nécessaire, c'est envers Dieu et à cause de Dieu envers les hommes, et à cause de soi-même envers soi-même. Or voici comment je raisonne.
Si l'évêque est un brave homme non croyant dans la divinité de son Maître, pourquoi, en conservant ses vertus, n'abandonne-t-il pas l'autel où il adore le Christ comme Dieu, quand il le vénère seulement comme le saint crucifié du monde? En continuant son apostolat d'évêque sur la terre, il retient donc dans son cœur le dernier mot de sa foi; il trompe donc pour le bien son troupeau: mais enfin tromper, même pour le bien, ce n'est pas d'un parfait honnête homme.
Ou l'évêque est chrétien selon la lettre et selon l'esprit, et alors pourquoi écoute-t-il avec complaisance et approbation les doctrines très-peu chrétiennes du terroriste, et pourquoi, après l'avoir entendu se vanter du sang versé pour le peuple, ne lui propose-t-il aucune bénédiction de sa religion, et, au contraire, lui demande-t-il simplement la sienne?
C'est très-humble, mais très-peu catholique. Entre le Christ-Dieu de l'évêque et l'idéal du terroriste, il y a l'infini, il y a le déisme.
VIII.
Nous ne blâmons pas dans le terroriste, dans l'évêque, le déisme qui croit, qui adore et qui pratique; c'est une religion autre, la religion de Cicéron, de Marc-Aurèle, des philosophes avant, pendant et après les religions révélées. Mais, si l'évêque n'est qu'un vertueux déiste, pourquoi ne le dit-il pas, et ne dépouille-t-il pas le vieux prêtre? La réticence est la moitié de la tromperie. Cela n'est pas seulement peu chrétien, cela n'est pas très-probe pour celui qui est chargé d'enseigner à Digne le catéchisme de Montpellier.
Voilà pour la religion de l'évêque. Elle laisse dans l'esprit un certain scrupule qui nuit beaucoup à l'édification.
Enfin, il y a l'économie politique, qui n'est pas son fort. La charité populaire a ses excès, qui sont des erreurs, et qui feraient simplement mourir de faim, dans un grand empire, d'abord dix ou douze millions d'ouvriers prolétaires de l'industrie, dont le travail est le seul patrimoine, et le salaire la seule Providence; ensuite vingt ou trente millions de propriétaires, dont la consommation est la seule richesse, et qui laisseraient toute la terre inculte, si l'aisance, le luxe, le commerce, ne consommaient pas et ne payaient pas leurs produits.
Ces déclamations contre le luxe, c'est-à-dire contre l'usage de l'aisance, sont donc tout simplement des décrets contre la vie du peuple, ouvriers ou propriétaires, c'est le maximum terroriste contre ceux qui commandent le travail et contre ceux qui vivent du salaire. Cela ne soulèverait pas une minute de discussion entre hommes sérieux.
Il faut être juste, Victor Hugo le sent, le dit, et restreint aux prêtres sa condamnation radicale du luxe. Mais, si le prêtre n'a pas aussi un peu de superflu par son traitement, avec quoi fera-t-il la charité que tout le monde lui demande comme magistrat de la vertu? La première vertu, aux yeux du pauvre peuple, n'est-elle pas la charité? S'il est trop pauvre pour donner, le prêtre ne paraîtra pas assez vertueux, et, s'il est trop peu vertueux, il ne sera pas assez populaire.