IX.
L'auteur est plus austère contre l'impôt. Il convient aussi de rectifier, aux yeux du peuple, les idées très-faussement populaires sur l'impôt. On dirait, à entendre ces déclamations souverainement ignorantes sur l'impôt, que l'impôt est la dîme des pauvres au profit des riches: c'est le contraire qui est vrai, l'impôt est la dîme que le riche paye au pauvre pour égaliser, autant que possible, sans dépossession violente, le riche et le pauvre. Examinez bien ce qu'on appelle un budget de l'État; voyez où vont les sommes perçues: presque toutes en salaires de l'État aux ouvriers et aux salariés de toutes espèces, et parmi ces salariés les gros traitements ou les gros salaires sont, aux petits traitements ou aux petits salaires, ce que un est à mille! Ceci devrait éclairer l'économiste indigné de Victor Hugo sur l'impôt des fenêtres, contre lequel il gémit comme nous avons tous gémi en rhétorique.
Je ne veux pas dire qu'il ne fût pas plus sain de faire payer tant par toise du toit, ou tant par pouce carré de l'espace occupé par la maison du riche; mais enfin c'est un impôt du riche payé exclusivement par le propriétaire: en cela c'est un impôt populaire payé au bénéfice du prolétaire, qui ne possède que sa place quand il l'a louée. Si la maison ne payait pas, il faudrait en forcer les portes pour loger les dix millions de prolétaires qui n'en ont pas, pour abriter leur famille, car c'est l'impôt payé par le propriétaire de murailles, de portes et de fenêtres, qui sert à salarier le travail du prolétaire, et qui lui permet de payer son loyer sans faire violence à personne. L'impôt, que vous condamnez par une exclamation irréfléchie, est donc presque en entier en faveur du pauvre. L'impôt est le grand répartiteur du superflu du riche entre les pauvres; l'impôt, comme cela est juste, est supporté, en immense majorité, par celui qui possède pour celui qui n'a pas encore le bonheur de posséder: c'est la pompe sans cesse aspirante et foulante qui soutient tous les ans la richesse publique de l'épargne de chaque propriétaire, qui la condense en nuée dans les coffres de l'État, et qui la distribue ensuite en travail, en salaire, en services publics entre les mille mains et les mille bouches des travailleurs qui en vivent. Blasphémer contre l'impôt superflu des riches qui en gémissent, mais qui le payent, c'est tout simplement blasphémer contre le pauvre qui en vit!
L'économie politique de l'évêque est donc tout bonnement une irréflexion meurtrière du pauvre, qui périrait le jour où le propriétaire en serait déchargé. Ce meurtre, par fausse charité, ne serait pas moins cruel dans ses résultats que le meurtre par égoïsme. L'évêque sent juste, mais raisonne mal; ce sont là des paradoxes qu'il est très-dangereux de donner au peuple, car le peuple vit d'idées justes et non de rhétorique humanitaire. Les idées courtes de J.-J. Rousseau ont contribué à produire les meurtres juridiques de 1793; les idées fausses de l'évêque produiraient la disette, la suppression du travail, l'extinction des salaires, la colère contre les riches et la mort des peuples.
X.
Rectifions-les partout où nous les rencontrons, même sur les lèvres d'un saint; les bonnes intentions n'excusent que les incapables.
L'évêque pousse l'incapacité jusqu'à la disette du peuple en matière d'économie sociale, comme il la pousse jusqu'au crime en matière de démocratie. C'est un pauvre raisonneur à présenter comme modèle au peuple. Il s'exprime en démagogue saisi de la verve du terrorisme, et applaudissant aux fureurs de 1793; il s'exprime en ignorant socialiste, en déclamant charitablement contre l'impôt, en oubliant que l'impôt est le superflu du riche et le trésor du pauvre.
Mais il sent juste, et il s'exprime en style magique, quand il oublie ses sophismes pour méditer la nuit sur l'œuvre infinie du Créateur dans ses contemplations nocturnes devant les étoiles.
Relisez ces pages, aussi vastes et aussi profondes que la voûte du ciel: