Et on le suit, car, si on n'est pas attaché, on est entraîné, on est étonné, on est ébloui. D'ailleurs c'est le roman du peuple. Le peuple jusqu'ici n'avait pas de roman à lui, de roman tantôt crapuleux, tantôt sublime, tantôt rêveur, surtout utopiste, quelquefois dangereux, souvent héroïque, fait à son image.

Enfin Victor Hugo a senti le vide d'un livre où le prolétaire lit, où le démagogue pense, où l'ouvrier songe. Il s'est dit: «Je vais me jeter avec mon talent au milieu de tout cela, je vais me donner le vertige et le donnerai à cette foule sans savoir comment je la nourrirai!»

Et il y a longtemps, bien longtemps avant la révolution de 1848, que cette idée lui est venue: car je me souviens parfaitement qu'avant 1848 il y pensait, il s'en occupait, il avait peut-être commencé à l'écrire.

Les misères humaines sont si vastes, si incurables, si diversifiées, si inhérentes à notre nature physique et morale, qu'il n'est aucun écrivain sympathique et réfléchi qui n'ait été tenté, depuis Job jusqu'à Hugo, d'écrire une des pages de ce livre de nos misères.

Misère du cœur qui s'attache et qui se brise en se sentant enlever ce qu'il aime plus que la vie; misère du sage qui se dessèche et qui s'effeuille comme une racine de cyprès sur une tombe, et qui ne végète plus que par l'écorce; misère de l'amour qui est séparé de l'amour par les impitoyables obstacles de la vie, qui meurt ou qui voit mourir tout ce qui fait passer l'homme sur la dure nécessité de vivre; misère de la condition dans laquelle Dieu nous a fait naître, comme des mineurs dans l'onde humide et froide des puits de métal ou de charbon où il faut aller puiser le salaire, pain du soir; misère du dénûment qui menace tous les jours de la faim du lendemain le salarié quelconque qui se sent gagné par la vieillesse ou l'infirmité, comme l'homme qui s'enfonce dans le sol du marécage qui va l'étouffer; misère de l'inexorable maladie paralysant sur son grabat le jeune travailleur, qui ne peut répondre aux larmes de sa femme et aux cris affamés de ses petits enfants qu'en tordant ses bras désespérés et qu'en maudissant l'imprudence qui l'a poussé à devenir père; misère de l'homme sans ressources, chassé par ses créanciers impitoyables du toit qui l'a vu naître, de l'ombre qu'il a plantée, pour aller errer sans asile, sans pain, sans tombeau et sans berceau sous des cieux inconnus!

Misères du cœur, de l'esprit, de l'âme et du corps, misères surtout qui frappent ce que vous aimez à cause de vous, et qui font un devoir de vivre pour d'autres encore après avoir perdu toute raison de vivre pour vous-même! Désespoirs qui font mourir tous les jours et qui contraignent cependant à vivre comme si l'on espérait!

Misère qui cloue un infirme sur le matelas d'un hôpital, qui lui fait sentir la répugnance que les infirmités inspirent à ceux qui le servent par salaire ou par charité, et qui lui font implorer contre lui-même une mort qui s'annonce toujours comme une illusion et qui ne vient jamais!

Misère du suicidé qui s'est manqué et qu'on repêche du flot, humble, contraint, et méditant peut-être un deuxième suicide! impossibilité de souffrir, impossibilité de vivre, impossibilité de mourir!

XIV.

Qui n'a pas senti, souffert, pensé, songé, sur tant de misères? Quel poëte ne les a pas éprouvées toutes par la sympathique faculté de saisir tout ce que l'humanité souffre encore en lui?