Qui n'a pas senti que le plus inépuisable et le plus lamentable des sujets est une de ces misères? Et que serait-ce si c'était toutes à la fois! Moi-même, à peu près vers le même temps où Hugo concevait son épopée des Misérables, ce retentissement du gémissement des choses humaines résonnait dans mon cœur, et j'écrivais aussi, non un livre entier, non un livre dogmatique, mais un épisode de toutes ces misères résumées en moi. Puis le besoin de venir en aide à mon pays, ce grand misérable, m'enlevait le loisir nécessaire à mon œuvre; puis les calamités réelles de la misère relative m'atteignaient en me forçant à un travail de manœuvre arriéré pour que d'autres ne souffrissent pas par ma faute; je fermais dans mon cœur la source de larmes sympathiques, et je travaillais saignant, comme je saigne encore, sous le fouet de la nécessité. Je comprends très-bien que Victor Hugo, plus libre, plus plein de loisirs que moi, ait été tenté par ce seul sujet, véritablement digne de l'homme, par ce poëme, terrible et touchant à l'invraisemblable, de la misère des êtres humains: seulement je ne comprends pas autant pourquoi il fait de cette souffrance universelle des êtres un sujet d'amertume, de critique acerbe, d'accusation contre la société.
Qui fait cela? Est-ce la société qui a fait la vie? est-ce elle qui a fait la mort? est-ce elle, enfin, qui a fait l'inégalité, inexplicable mais organique, des natures et des conditions? Non, c'est Dieu; ce n'est pas elle. La plaindre, oui; la conseiller, bien: mais l'accuser, non; c'est irréfléchi et c'est barbare. Elle souffre assez de ces misères: ne la faites pas souffrir davantage de l'impuissance de les supprimer toutes; adressez-vous à Dieu, qui a fait l'homme misérable, et n'ajoutez pas le supplice de haïr au malheur de vivre ensemble pour mourir si vite des mêmes supplices!
XV.
Quoi qu'il en soit, les Misérables de Victor Hugo sont sortis, comme un coup de foudre contre la société mal faite, de cette préméditation de vingt ans, faisant maudire et haïr, au lieu d'en sortir comme une commisération secourable, faisant pleurer, plaindre et bénir, ainsi que j'avais de mon côté conçu mon triste sujet.
Le coup de foudre s'est trompé! Il a aggravé la condition malade, au lieu de la consoler et de la guérir en ce qu'elle a de guérissable. La société n'en sera pas moins impuissante à corriger l'incorrigible, la misère n'en sera pas moins incurable dans ses infirmités organiques. Seulement il y aura une erreur de plus entre les hommes, L'IDÉAL, exagéré par l'imagination, l'accusation réciproque des uns contre les autres, la haine aveugle résultant de la mauvaise volonté supposée de tous contre tous, par conséquent un surcroît de calamités incurables.
XVI.
Belle œuvre d'imagination, mauvaise œuvre de raison. Semer l'idéal et l'impossible, c'est semer la fureur sacrée de la déception dans les masses.
Quand on a tant promis l'idéal, il faut détromper avec la réalité. Alors la fureur commence, et les poëtes, comme André Chénier, portent leur tête sur l'échafaud.
Et remarquez déjà, chose étonnante dans ce poëme des travailleurs illusionnés: c'est que personne n'y travaille, et que tous sortent du bagne ou sont dignes d'y être, à l'exception de l'évêque et de Marius, de la religion et de l'amour.
Les Misérables de Victor Hugo seraient beaucoup mieux intitulés les Coupables; quelques-uns même les Scélérats, tels que Valjean.