«—Pas encore, lui répondis-je, mais, comme Homère m'a guidé dans l'Archipel, je comptais prier les Argonautes de me conduire dans le canal de Thrace, théâtre de leurs exploits.

«—Eh bien, reprit-il en souriant, si les affaires de l'Europe, un peu confuses ici, ou si les soupirs de l'empire turc qui croule vous laissaient demain autant de loisirs qu'aujourd'hui, nous pourrions lire ensemble ce touchant épisode de Médée avec votre ami, le prince Nicolaki Morusi, et je vous attendrai chez lui.

«—J'y serai, lui dis-je, mais n'espérez pas m'amener facilement à aimer Médée. Un de ces grands poëtes latins que vous n'estimez qu'à moitié, vous, fiers descendants d'Homère et de Pindare, a prononcé cette sentence: Il faut que Médée soit féroce ou indomptée..... Je m'en tiens là...

«—À demain, à demain! reprit Christopoulos, point de jugement arrêté d'avance. Et, puisque vous êtes en Grèce, n'en croyez sur leurs héros ou leurs héroïnes que les Grecs.»

«Là-dessus, nous nous quittâmes, et le lendemain je le rejoignis chez le Beyzadé Nicolaki Morusi.

XXI.

«—Je connais d'avance le sujet de votre visite, me dit le prince. Cette Médée, redoutable patronne de notre village, fait encore trembler nos femmes du peuple sous la terreur de ses noirs enchantements; voyons comment va s'y prendre notre maître pour nous inspirer envers elle des sentiments plus doux.

«—Il ne me faudra pour ce miracle, interrompit Christopoulos en prenant son livre, rien autre chose que vous lire ce qu'en dit le chantre des Argonautes.

«—Pour nous mieux pénétrer de la bonté de votre cause, ajoutai-je, ne trouverez-vous pas à propos de prononcer lentement, de vous arrêter de temps à autre, et même de traduire quelquefois en passant, comme si ce que vous lisez ne devait pas toujours parvenir du premier coup à l'intelligence de votre auditoire?

«—Je vous comprends, me répondit en souriant le poëte, et je vous obéirai.