«—Mais d'abord, quelques mots de préambule, nous dit alors notre prudent lecteur, pour vous expliquer où nous allons prendre le récit. Je fais comme si vous n'aviez jamais su la marche du poëme, ou plutôt comme si vous aviez oublié ces étranges aventures datant de trois mille années, pour prêter votre mémoire à des faits plus récents.

«Il entre beaucoup de généalogie dans toute histoire mythologique. Je ne vous ferai pas néanmoins remonter plus haut que l'arrière-grand-père de notre héros. Éole, non pas le fougueux roi des vents, mais un autre Éole, roi d'une contrée de Thessalie, eut deux fils: Créthée, père d'Æson et de Pélias, puis Athamas, père de Phryxos et d'Hellé; je vous fais grâce du reste de la descendance, qui, si j'allais plus loin, s'étendrait facilement jusqu'à Ulysse. À la mort de Créthée, Pélias usurpa le trône d'Iolchos au détriment d'Æson, son frère aîné; et quand Jason, fils d'Æson, revendiqua la couronne, son oncle Pélias, avant de la lui rendre, lui imposa la condition de rapporter en Grèce la toison d'or qui se trouvait en Colchide. C'était la dépouille du bélier ailé que Phryxos, fils d'Athamas, y avait consacrée après son voyage aérien. Il fuyait la colère de son père, et dans son trajet il laissa tomber sa sœur Hellé, menacée comme lui par une marâtre, dans le détroit qui porte encore aujourd'hui son nom. Aiète, fils du Soleil et frère de Circé, régnait alors à Colchos. Il accueillit Phryxos, et lui donna pour épouse Chalciope, sa fille aînée, sœur de Médée. Phryxos mort, ses fils partirent pour aller réclamer en Grèce l'héritage de leur père et pour le venger.

«Ils firent naufrage dans l'Euxin, sur l'île de Mars, et en furent ramenés par les Argonautes. Ceux-ci, commandés par Jason, ont surmonté les écueils des Cyanées, les périls d'une mer inconnue, et sont arrivés à l'embouchure du Phase, auprès de la ville d'Aia, capitale du royaume d'Aiète. C'est là que les deux premiers livres du poëme d'Apollonius de Rhodes les ont conduits; voici le troisième.

«Christopoulos lut alors d'une voix cadencée ces vers qui dans sa bouche recevaient du rhythme et de l'harmonieux idiome un charme inexprimable. Pour plus de sûreté, il m'avait engagé à suivre sa lecture sur mon exemplaire, où je notais au crayon ses pauses et ses remarques. Plus tard, ces notes m'ont rendu mes souvenirs, et je les retrace ici, en substituant aux texte grec ma traduction, où je l'ai suivi d'aussi près qu'il m'a été possible.»

XXII.

J'ai écrit une Médée dans ma première jeunesse; elle est encore enfouie dans les caisses de mon grenier, où les voyageurs de la vie enferment leurs hardes usées qui n'en sortiront jamais que pour faire du vieux papier pour des hommes nouveaux.

M. Legouvé, un de nos plus charmants poëtes, en a écrit une infiniment supérieure, pour que la belle tragédienne, madame Ristori, épanchât en italien de Montanelli les plaintes de l'héroïne si dévouée et si abandonnée. Que de notes naïves, tendres, pathétiques, n'a-t-elle pas ajoutées à ses notes tragiques!

XXIII.

«Après cette lecture des fragments d'Apollonius de Rhodes, qui ont charmé tout le petit auditoire grec par les peintures les plus délicates d'un amour naissant, de la pitié entre deux amants, la controverse s'établit entre les auditeurs sur la prééminence d'Homère ou d'Apollonius. On hésite, et il y a de quoi.

«Mais Manos se lève, se dirige vers quelques tablettes suspendues à la muraille et saisit l'Odyssée. «Écoutez-moi à mon tour, dit-il, et oubliez ce que vous venez d'entendre!» Puis, se tournant vers moi, dit M. de Marcellus, il ajoute: «Les sentiments sont si naturels, le sens si clair, que celui de nous qui n'a pas appris le grec en naissant n'a nul besoin d'interprète. Il s'agit de Nausicaé, fille du roi Alcinoüs. Ulysse, jeté sur cette île par la tempête et accablé de lassitude, est couché sur des feuilles sèches, à l'abri des roseaux, au bord du fleuve qui se jette dans la mer.»