«Hélas! chez quels mortels suis-je encore arrivé? Sont-ils injurieux, sauvages et méchants? ou bien ont-ils des pensées hospitalières et le respect des Dieux?

«Des cris de jeunes femmes sont venus jusqu'à moi; ce sont des nymphes sans doute qui résident sur les hautes cimes des montagnes, aux sources des fleuves et dans les prairies herbeuses et humides. Ou bien serais-je près de mortels à voix humaine? Levons-nous, et essayons nous-même de tout voir.

«À ces mots, le divin Ulysse, en se dégageant des branches, brise de l'effort de sa main dans l'épais taillis un rameau feuillu pour en voiler autour de ses reins sa nudité. Puis il s'avance comme un lion nourri dans les montagnes, confiant en sa force, qui marche battu de la pluie et du vent. Ses yeux étincellent: il s'élance contre les génisses, les brebis ou les biches des forêts. La faim lui ordonne d'attaquer les troupeaux et de pénétrer dans les bergeries les mieux closes. Tel Ulysse, tout nu qu'il est, va au devant des jeunes filles à la belle chevelure, car il le faut; il leur apparaît tout souillé de l'écume de la mer et tout effrayant. Elles s'enfuient de côté et d'autre sur les hauteurs du rivage; seule la fille d'Alcinoüs demeure, car Minerve lui inspire le courage et bannit de son cœur l'effroi. Elle est debout et attend; mais Ulysse délibère: ira-t-il en suppliant toucher les genoux de la jeune fille aux beaux yeux, ou la suppliera-t-il de loin, par des paroles persuasives, de lui donner des vêtements et de lui montrer la ville? Dans ces pensées, il lui semble préférable de la supplier de loin, de peur qu'il n'excite la colère de la jeune fille en touchant ses genoux. Il lui adresse aussitôt ce discours adroit et plein de douceur.

IV.

«Ô reine! je me jette à tes pieds, que tu sois déesse ou mortelle: si tu es l'une de ces divinités qui résident dans le ciel immense, je ne saurais te comparer, pour la taille, la forme et la beauté, qu'à Diane, la fille du grand Jupiter; et si tu es l'une de ces mortelles qui habitent sur la terre, ô trois fois bienheureux ton père et ta mère vénérables; trois fois bienheureux tes frères!

«Certes, leur cœur, grâce à toi, s'épanouit sans cesse de joie quand ils voient une telle fleur entrer dans le chœur des danses; mais plus heureux encore que tous les autres au fond de son âme celui qui, l'emportant par les dons du mariage, t'amènera dans sa demeure. Jamais de mes yeux je n'aperçus une personne semblable, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes, et une respectueuse admiration me saisit à ton aspect.

«Ainsi jadis, à Délos, auprès de l'autel d'Apollon, j'ai vu la tige grandissante d'un jeune palmier. Suivi d'un peuple nombreux, j'avais fait ce voyage qui devait m'apporter bien des malheurs. À la vue de cet arbre, je demeurai longtemps stupéfait, car jamais la terre n'en produisit de pareil. Femme, c'est ainsi que je te contemple, t'admire et que j'ai tremblé de toucher tes genoux, car j'éprouve des douleurs cruelles. Hier était le vingtième jour où je fuyais sur une mer ténébreuse, et toujours le flot et de violents orages m'ont emporté depuis mon départ de l'île d'Ogygie. Enfin, maintenant une divinité me jette ici pour y subir peut-être de nouvelles infortunes; car je pense qu'elles ne vont pas cesser, mais bien plutôt que les dieux les multiplieront encore.

«Ô reine, sois compatissante; après tant de souffrances que je viens de subir, tu es la première que j'approche, et je ne connais aucun autre des hommes qui habitent la ville ou le pays. Montre-moi donc la cité.

«Donne-moi, pour m'en entourer, quelque haillon ou quelque enveloppe du linge si tu en as apporté en venant ici, et que les dieux t'accordent tout ce que peut souhaiter ton âme; qu'ils te donnent un mari, une maison, et la concorde si précieuse; car rien n'est plus désirable et meilleur qu'un ménage où l'époux et l'épouse mettent en commun leurs pensées pour le diriger. C'est un vif chagrin pour leurs ennemis, pour leurs amis une grande joie, et pour eux-mêmes surtout une bonne renommée.»

V.