«Certes, ma fille, je ne te refuse ni des mules, ni rien autre chose. Va, et mes serviteurs te prépareront un char élevé, aux fortes roues, et à la caisse large et solide.»
«Après ces mots, il donne ses ordres à ses serviteurs qui obéissent, et amènent au dehors le char aux roues solides, propre aux mules, qu'ils y conduisent et y attellent. La jeune fille apporte de son appartement les habillements magnifiques et les dépose sur le char bien fabriqué. La mère a mis dans une corbeille les aliments de toute sorte pour ranimer les forces; elle y place les vivres et le vin qu'elle a versé dans une outre de peau de chèvre. Puis, comme sa fille monte sur le char, elle lui donne dans une fiole d'or l'huile onctueuse pour s'en purifier, elle et ses compagnes. Nausicaé prend les rênes brillantes et le fouet dont elle frappe pour le départ les deux mules, qui s'élancent bruyamment; elles courent sans s'arrêter et emportent le linge et la jeune fille qui n'est pas seule; car les suivantes vont aussi avec elle.
«Lorsqu'elles sont parvenues au lit merveilleux du fleuve, là où sont les lavoirs pour toute l'année et où surabonde une eau bonne à enlever toutes les souillures, elles détachent les mules et les chassent vers le fleuve impétueux pour s'y repaître d'une herbe savoureuse. Elles enlèvent ensuite du char sur leurs bras les vêtements, les plongent dans l'eau limpide et les foulent dans les réservoirs en luttant de vitesse. Quand elles ont tout lavé et effacé toutes les taches, elles étendent en ordre sur le bord de la mer, là surtout où les flots ont nettoyé les cailloux du rivage. Puis, après s'être baignées et imprégnées d'une huile onctueuse, elles prennent leur repas auprès des rives du fleuve, en attendant que l'ardeur du soleil ait séché le linge. Ensuite, leur faim apaisée, la jeune fille et les suivantes détachent leurs voiles pour jouer au ballon.
«Ici, nous dit M. Manos, nous sommes loin des palais. C'est un tableau de la vie journalière des champs. Qui de vous n'a été témoin de ces bruyantes occupations, de ces repas, de ces jeux après l'ouvrage de nos jeunes femmes occupées du soin de blanchir? On rencontre encore dans nos îles et sur notre continent, près des sources ou des fleuves, ces fosses où l'eau se renouvelait, et où on venait fouler le linge sous les pieds.
«—Oui, sans doute, répondit Christopoulos, et une fois par hasard, à la vue du présent, je suis disposé à regretter notre rustique passé. Cette espèce de danse que du temps des hommes primitifs les laveuses exécutaient dans les fosses limpides, devait être bien autrement gracieuse que leurs incommodes génuflexions d'aujourd'hui auprès d'une eau qui rougit leurs mains et leurs bras.
—«Que le caminari me permette de l'interrompre, reprit M. Manos, et de le ramener bien vite à Homère, dont une noble et sévère comparaison va relever le récit.»
II.
«C'est Nausicaé aux bras blancs qui commande le jeu; telle que Diane, dont les flèches font les délices, elle court à travers les montagnes, soit sur le Taygète escarpé, soit sur l'Érymanthe, à la poursuite des sangliers et des cerfs agiles qui l'amusent; les nymphes des champs, nées de Jupiter porteur de l'égide, partagent ses plaisirs; et le cœur de Latone palpite de joie, car sa fille les dépasse du visage et de la tête; et, bien que toutes soient belles, on distingue aisément la déesse. Ainsi la vierge domine ses compagnes qui ne connaissent pas encore le mariage.
«Mais quand, les mules attelées et les précieux vêtements ployés, il faut retourner à la maison, Minerve invente un autre artifice pour réveiller Ulysse et lui montrer la jeune fille aux beaux yeux qui doit le conduire à la ville des Phéaciens. Comme la reine du jeu lance le ballon à l'une des suivantes, cette suivante le manque, et il tombe dans la profondeur du courant; elles poussent de grands cris, et le divin Ulysse se réveille: il se redresse alors, et dans son esprit et son cœur il raisonne ainsi: