Je montai un petit escalier de bois qui ouvrait sur une antichambre propre, bien éclairée d'un beau rayon; j'appelai, le silence me répondit; j'entrai dans un petit salon très-rangé aussi, mais presque sans meubles; j'appelai encore, silence aussi profond; enfin, une voix creuse, sépulcrale, venant de loin, me cria de la chambre voisine: «Entrez, je ne puis ouvrir!»

J'entrai en effet; il était sur son lit, au fond de la chambre. La pleine clarté d'un beau jour entrait dans sa chambre par la fenêtre ouverte avec les bouffées de vent du printemps, qui jouait avec les rideaux, se concentrant sur sa mâle et athlétique figure!

Il me reconnut, et joignant ses deux fortes mains maigres, mais aux longs doigts et aux nœuds de chêne, sur son front:—Ah! c'est Lamartine, s'écria-t-il; eh quoi! mon cher ami, dévoré du temps comme vous êtes, et préoccupé jusqu'à la mort de vos soucis, il vous reste encore de ce temps assez pour venir consoler un misérable, et assez de ces soucis pour en donner aux autres? Ah! venez, que je vous serre dans mes bras; et il me serra en effet d'une étreinte vigoureuse et convulsive qui fit craquer les os de ma maigre charpente.

—Certainement, lui dis-je, en m'asseyant sur son fauteuil, en face de son petit feu de cendre, il me reste toujours du temps pour aimer ceux qui m'aiment, et des soucis pour oublier les miens en pensant aux soucis de mes amis! Il y a près d'un mois que je ne vous ai vu, je me suis dit: Il faut qu'il soit malade, allons-y; et portons-lui le cœur, la main, la bourse, et tout ce que l'amitié peut partager, et tout ce que l'amitié peut accepter.

—Non, non, me dit-il tout de suite, en me montrant sur le coin de sa cheminée sa bourse de cuir entr'ouverte; je n'ai aucun besoin ni de soins ni d'argent, grâce à mon excellent frère, qui remplace mon père, et à ma bonne sœur qui me tient lieu de mère. Je suis riche, très-riche, ajouta-t-il; regardez, j'ai plus de cent écus dans cette bourse; j'ai ma pension de poëte à toucher incessamment par quartiers; c'est vous qui êtes pauvre, puisque vous avez employé vingt ans de politique à vous appauvrir, et que vous devez vos jours et vos nuits à vos créanciers, que le travail ne solde pas assez vite. Ah! combien je pense à vous, et que d'insomnies votre situation me coûte!

Tenez, me dit-il, en essayant de se lever et en me montrant sa table d'inspiration à l'autre côté de la chambre; tenez! prenez ce papier sur cette table et donnez-le-moi, que je vous lise les derniers vers que j'ai écrits, ces jours-ci, en réponse à ces hommes de pierre qui vous insultent pour votre misère, et qui rient de vous, les misérables, parce que vous n'avez pas voulu être le tyran de leurs bassesses! Vous n'avez eu qu'un tort, ajouta-t-il, et c'est celui-là.

—Non, lui dis-je, je sais très-bien que je pouvais prendre la fortune avec la dictature et la garder; mais il fallait pour cela cinq ou six têtes des leurs en tout pour intimider le reste. Un crime, c'est trop pour un pouvoir qui ne dure que quelques années, et qui souille éternellement la conscience en pervertissant la liberté par un mauvais exemple. J'aime mieux l'innocence que le pouvoir; je me suis repenti souvent de m'être mêlé des affaires des hommes, mais jamais de leur avoir donné le bon exemple de l'abnégation et de l'humiliation volontaire au lieu du crime. Il y a des ingrats et des moqueurs du bien ici-bas, mais n'y a-t-il donc pas un Dieu là-haut? lui dis-je en lui montrant par la fenêtre la vaste et sereine profondeur de l'azur céleste.

—Oui, souffrons avec patience et avec résignation l'un et l'autre, reprit-il, comme un Job quand il se repent d'avoir mal parlé; puis, ouvrant le papier que je lui avais tendu sur son lit, il se prit à me lire la dernière ode que je lui avais inspirée!

Je la possède; je l'ai sous la main, mais je me garderai de la donner à mes lecteurs, c'est trop poignant!

C'est la joyeuse ironie lyrique d'un grand poëte qui s'adresse aux heureux sycophantes de son pays et de son temps; qui leur peint en traits de Tacite et de Juvénal les angoisses d'un poëte agonisant, qui s'épuise de travail, et qui, ne se trouvant pas assez de sang dans les veines pour désaltérer ses créanciers, entreprend de vendre ses vers pour un peu d'argent, et ne trouve pas assez d'acheteurs pour payer sa vie et pour racheter son honneur avant de mourir.