On devine aisément que les loyers n'y sont pas à grands prix; mais ce qu'on ne devine pas, c'est qu'au fond de ces allées et de ces cours qui semblent aboutir à des cloaques, s'étendent, sur le derrière de ces maisons, des espaces inconnus, enceints de murs peu élevés, ou des maisons proprettes, toutes semblables à des villages rustiques, dont les petits jardinets palissadés et les fenêtres tapissées de cordes étalent au soleil le linge blanc des ménages pour le sécher au vent.
Ces espaces irréguliers, coupés de sentiers qui s'entre-croisent pour aller chercher chaque porte, sont pleins d'ombre et resplendissants de soleil; on y entend sur les sureaux, cet arbuste du pauvre, chanter les oiseaux qui découvrent partout une feuille pour se nicher, une tuile pour se chauffer, une miette pour se nourrir.
Ces mendiants ailés, mais gais parce qu'ils ont des ailes, égayent tout le jour le silence de ces quartiers dépeuplés.
XIV.
Çà et là, dans le dédale de ces sentiers, de ces jardins et de ces cours, on découvre de petites habitations de hasard, à un seul rez-de-chaussée, bâties en planches de rebut des démolitions, encore peintes des diverses couleurs des lambris auxquels elles ont appartenu dans les palais; là vivaient, dans une retraite définitive ou provisoire, quelques solitaires estropiés qui ont acquis à bas prix ce petit coin d'espace entouré d'arbustes ou de gazons. Quelques familles dépaysées, pleines d'enfants, y jouent au soleil avec la misère, tandis que l'aînée des sœurs, qui garde la famille en l'absence du père et de la mère, belle quoique pâle et maigre sous ses haillons, regarde, adossée à la porte, le jeu des enfants, et suit de l'œil avec curiosité l'étranger qui lui demande l'adresse et la clef de ces labyrinthes.
Le dirai-je? Oui, car je le sais, et j'y ai visité deux fois des proscrits intéressants de la littérature; là vivent aussi quelques hommes de lettres vagabonds, innomés, cachés comme dans des antres, d'où, ils effrayent de leur aspect les pauvres et honnêtes familles de leurs voisins. Ils y végètent du salaire de quelques articles empoisonnés qu'ils envoient à des journaux avides de scandale; et si vous avez eu le malheur de répondre à leurs lettres et de céder à votre cœur en leur portant secours, une autre fois ils vous menacent, en sifflant comme la vipère sous la pierre où elle est cachée, de vous dénoncer ou de vous mordre; espérant arracher à la peur ce que la main vide ne peut plus leur apporter.
Le voisinage malfaisant de ces hommes de proie est la seule ombre de ces oasis de la pauvreté honnête; immondice morale qui attriste un peu la sérénité de ces lieux. Du reste, on se croirait à mille lieues du vice ou de la perversité; le bruit de la ville n'y pénètre pas, le vent y souffle librement par dessus les toits ces bouffées tièdes et sonores qui viennent on ne sait d'où, comme des souffles d'esprits invisibles, secouer les arbustes, faire tomber les feuilles mortes, et siffler à travers les vitres cassées des fenêtres, et rappeler au poëte malade sur sa couche que la nature chante, et que la terre prie pour lui.
Les volets battent contre les murs; un soleil pâle entre dans les enclos par dessus les haies; les enfants jouent sur l'herbe au seuil de l'habitation de leurs mères; tout présente à l'œil des visiteurs étonnés l'aspect d'une guinguette morte des environs de Paris, enclavée par hasard dans une enceinte, et où le silence et le recueillement d'un couvent ont succédé tout à coup au tumulte des fêtes, au cliquetis des verres et au bruit des instruments et des danses du peuple.
XV.
C'est dans une des maisonnettes les plus propres, qui forment au midi l'enceinte monastique de ce cloître, qu'une jolie petite fille de douze ans m'indiqua la porte du poëte. On voyait, à l'empressement et à la complaisance de l'enfant, qu'elle était connue et aimée dans le voisinage; des blanchisseuses occupaient le rez-de-chaussée.