Qui pouvait se douter que Jules Janin savait par cœur son Adolphe Dumas, et qu'il me ferait sangloter en me le racontant à moi-même, à moi qui venais, il y a si peu de jours, de passer trois heures avec ce Descartes exalté, avec ce mystique résigné, avec ce Tasse méconnu, avec ce sublime estropié de notre terre, avec ce Job sur son grabat de notre France, et que ce n'était pas sur lui, mais sur moi, qu'il rugissait contre le sort, et qu'il m'adressait des vers d'airain contre l'impitoyable légèreté de ceux qui rient de ce qui ferait pleurer les anges?
Voici comment.
J'ai toujours aimé ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui gémissent et qui s'indignent en silence, ceux qui se sauvent d'un monde moqueur; ceux qui s'enveloppent, quand ils sortent, de leur manteau troué par la misère, de peur d'être reconnus dans la rue par ces persifleurs spirituels ou bêtes qui vendent des ricanements aux passants pour insulter toute grandeur: ces pauvres honteux de la gloire, qui sentent en eux leur noblesse innée, qui se cachent de peur qu'on ne se moque, non d'eux-mêmes, mais du don divin qu'ils portent en eux.
Que voulez-vous? c'est une faiblesse. Je méprise le rire méchant, cet antidote de ce qui est sérieux et sacré chez les hommes, le génie et le malheur.
Je n'ai jamais pu m'empêcher de mal espérer d'un pays qui a fait du rire une institution dans ses journaux; cela n'avait lieu à Rome que dans les triomphes, pour rappeler aux heureux qu'ils étaient hommes.
Mais se figure-t-on le rire sur la perte du misérable dont un huissier vend le grabat par autorité de justice, ou qui vient de se suicider par peur du ridicule? Eh bien, cela s'est vu deux fois de nos jours, à Paris, pour deux grands artistes.
Le Gaulois a dépassé le Romain! Le Romain ne riait que des heureux, le Gaulois rit et fait rire, pour de l'argent, de l'infortune et du désespoir.
XIII.
Au milieu de la rue qui porte aujourd'hui le nom de rue Lamartine, nom qui s'inscrivit de lui-même le lendemain de la victoire de la République conservatrice, en juin 1848, sur les factions liberticides qui voulaient tuer à la fois l'ordre et la liberté, nom qui me fait penser toutes les fois que je passe, même dans ce quartier de petits trafics, au bon sens et au courage du vrai peuple de Paris, s'ouvre une petite rue annexe, montante, tortueuse, mal bâtie, mal pavée, et à laquelle on a laissé par oubli le vieux nom de rue Neuve-Coquenard. Cela ressemble à s'y méprendre à une rue des quartiers déserts de Rome qui montent du Vatican aux fontaines monumentales de la villa Albani; tout y est silence, solitude, petits métiers, revendeurs, encadreurs, marchands de légumes avariés ou de pommes ridées pour les petits ménages, étalées sur des devantures aux vitres cassées.
De distance en distance des portes d'allées, souvent solitaires et silencieuses, sur des cours tortueuses au fond desquelles on entrevoit de vieilles portes grillées comme des restes d'anciens couvents, de longues files d'enfants et d'habitants y entrent et en sortent muets, sous la garde sévère d'un homme en robe noire, pauvre troupeau qui se disperse de seuil en seuil, à mesure qu'il s'éloigne de l'école. L'homme noir, ou le chien de garde, regarde alors derrière lui, et, ne voyant plus personne, regagne seul son domicile, referme la porte de la cour et remonte, un livre à la main, dans sa chambre haute.