L'actrice, qu'il espérait épouser, ne l'aimait plus; il avait affronté pour elle la mort et le théâtre. Il était plus estropié que jamais; ses pièces, trop hautes pour le parterre, ne lui avaient valu que les applaudissements des poëtes et le dédain du vulgaire: il était abandonné de sa maîtresse.

Ce fut alors qu'il disparut dix ans du monde, réfugié dans une cellule du couvent hospitalier des frères de Saint-Jean-de-Dieu, dans la rue Plumet, entre les pensées de Dieu et les désillusions de la terre.

Le désespoir, la solitude, l'exemple des frères qui lui prêtaient asile, le ramenèrent à la religion de sa mère. Il se plongea dans les Pères de l'Église, et devint mystique comme eux; il retrouva la paix dans le mysticisme. Son âme se rasséréna en Dieu, âme immense à laquelle l'infini seul pouvait suffire.

«Il est vrai, nous dit Jules Janin, que sous ce tiède abri de sa pauvreté vaillante dans ce couvent, Adolphe Dumas avait amené une amie, une compagne au cœur chagrin, aux fidèles amours; sa tourterelle, qu'il avait ramassée un jour, à demi morte de fatigue et de froid. Ils s'étaient adoptés l'un et l'autre; ils ne se quittaient ni la nuit ni le jour; elle le suivait paisible et roucoulante, et si triste, et si tendre! Et les frères hospitaliers forcèrent leur consigne en acceptant cette aimable compagnie!»

(Comme l'esprit sent tout, quand c'est l'esprit d'un homme de cœur!)

XXIII.

Quand les années turbulentes de 1848 sonnèrent comme un tocsin d'espérance jusqu'au fond des monastères, elles étonnèrent d'abord, puis elles éblouirent de grands mirages le cœur d'Adolphe Dumas. Je le vis réapparaître plein de piété populaire et d'extase mystique à côté de moi, crédule aux saintes idées d'un grand pas fait en avant vers Dieu par les peuples, confiant dans la lune de miel de la liberté, sans crime et sans tache; somnambule de la liberté, il levait les bras en haut et cherchait l'horizon de la République!

Je n'espérais pas tant de la constance du peuple, et cependant je ne craignais pas tant de son inconstance. Je tâchais de tempérer son ivresse mystique, de peur que l'excès d'illusion n'amenât l'excès de découragement. Il combattait héroïquement les factieux de l'inconnu, qui ne savaient ce qu'ils voulaient, et qui, ne se contentant pas de la liberté, précipitaient la République dans le délire et dans la guerre.

Les factieux furent vaincus par la République; mais ils fournirent aux faibles et aux ambitieux un prétexte de la maudire, elle, qui les avait couverts de son courage et de sa vie!

Il fut faible, et chercha le salut de sa patrie dans un nom qui représentait la force des soldats, cette raison suprême des peuples à qui la raison manque. Son enthousiasme changea d'objet, il vit le dieu des armées dans ces choses; mais il n'abandonna jamais ceux de ses amis qui avaient combattu sous le drapeau de la République conservatrice, et il ne cessa ni de les aimer, ni de les honorer dans ses regrets.