XXI.

Ce fut ainsi que commença notre connaissance et notre affection: il en avait pour moi, j'en avais pour lui. Nous nous perdîmes dans la foule pendant mes années politiques et troublées de tribun sur la place publique. Nous nous retrouvâmes toujours amis après les orages et les revers.

Lui aussi, il était malheureux.

J'ignorais ce qui lui était arrivé; il n'en parlait pas; il n'était pas obligé par devoir, comme moi, de rappeler l'attention sur lui pour sauver les autres. Il pouvait se cacher dans la foule, vivre et mourir incognito; bonheur qui, par punition du ciel, m'est refusé. Tu as recueilli le bruit, meurs de bruit!

Tu n'auras pas une heure pour te recueillir entre la vie et la mort: c'est ton expiation!

Heureux qui, satisfait de son humble fortune,
Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché!

XXII.

D'après Jules Janin, et d'après certaines rumeurs plus près de lui, il paraît qu'il vint à Paris, dans son printemps, pour tenter le théâtre, mais qu'il était, comme moi, trop lyrique pour le théâtre, qui exige plus de bon sens que de verve, et qu'il échoua; que pendant ces essais, il s'éprit d'une jeune et grande actrice, interprète de ses beaux vers, écho de ses grands sentiments, et qu'il espéra l'épouser. Il était très-beau, seulement, comme lord Byron son modèle, il n'avait que le buste d'admirable, il était disgracié de la nature par les jambes; son pied droit, estropié par un accident de naissance, était retourné en arrière, il boitait désagréablement.

C'était le temps où la chirurgie avait inventé un moyen orthopédique et facile de rectifier les membres disloqués; l'amour décida Dumas à subir, à tous risques, cette torture, afin d'être beau de la tête aux pieds aux yeux de celle qu'il aimait. Il ne dit rien à ses amis, ni à sa fiancée; il disparut pendant plus d'un an du monde; quand il y reparut, son supplice l'avait amaigri et pâli.

Son pied était en effet retourné, mais il boitait toujours, et il éprouvait par intervalle des douleurs telles, qu'elles touchaient à la frénésie.