Et qu'est-ce donc qu'Adolphe Dumas, cet estropié sublime? demanderont les hommes qui ne sont pas familiers avec ces noms à qui le bruit a manqué ici-bas, mais à qui la mémoire intime des grandes âmes et des grands talents dans le dernier jour ne manqua jamais.
Vous savez que sur les hauteurs, où l'air trop raréfié et trop pur ne retentit pas, il n'y a pas d'écho. Les régions qu'habitait Dumas étaient trop hautes pour que son nom y fît ce bruit que nous autres habitants des collines et des plaines nous appelons gloire.
Je me souviens du temps où l'on me demandait: Qu'est-ce donc que Xavier de Maistre qui a écrit le Lépreux ou le Voyage autour de ma chambre? ou M. de Sainte-Beuve qui a écrit des Consolations, ou M. de Guérin qui a écrit le Centaure, ou Ugo Foscolo qui a écrit les Lettres de Jacopo Ortiz, ou M. de Surville qui a écrit les Poésies de Clotilde?...
Ce sont des solitaires de la littérature, des ermites du génie, des cénobites de la poésie; vivant sur les hauteurs, et ne fréquentant que les sommets où ils conversent à voix basse et à cœur ouvert avec les esprits intimes de la terre. Ce sont, si vous aimez mieux, des oiseaux de nuit, des rossignols, qui nichent très-haut dans les flèches des cathédrales, qui chantent pour eux-mêmes pendant que l'homme dort, ou qui ne se révèlent pas par des notes étranges et sublimes à ceux que l'insomnie tient éveillés, qui, comme des mystères inentendus en bas, traversent l'air d'une plainte ou d'un cri dont l'oreille ne perd jamais la mémoire.
Adolphe Dumas était de cette famille de penseurs solitaires, et de chanteurs de nuit, rossignols de ténèbres!—Aérolithes plaintifs des jours d'été.
Mais le jour vient une fois, pour ces grands esprits solitaires, et ils descendent de leurs niches aériennes, et le grand jour les éblouit. Ils sont faits pour les derniers jours!
XX.
Adolphe Dumas était évidemment un de ces esprits tentés par le grand jour et aveuglés par lui. Il battait d'une aile forte et vaste les murs éblouissants des grandes cités. On le regardait, et on disait: Qu'est-ce que cela? c'est trop grand pour nous; jamais cet homme, qui sait monter, ne pourra descendre! Hélas! on avait raison, il n'était pas proportionné à notre taille, il était géant, il n'était pas homme; ce fut son seul défaut.
Il était né dans cette Provence, où semble s'être réfugiée aujourd'hui, dans un patois hellénique et latin, toute la poésie qui reste en France; il était du village d'Eyragues, voisin, presque contemporain, ami et tuteur de ce Mistral qui nous apporta un beau poëme, le seul poëme pastoral qui ait été comparé à Homère depuis tant de siècles, le plus grand éloge qu'on ait jamais fait d'un poëme depuis trois mille ans!
Lui-même avait commencé aussi, dans la langue provençale, à chanter avec ces Mélibées de son cher pays. Il m'adressa une fois une très-belle épître en français, et j'y répondis comme un écho qui se souvient d'avoir été une voix dans sa jeunesse. On peut voir cette réponse dans mes œuvres poétiques.