Mais, en dehors de ces vérités innées, il y a en philosophie un nombre infini de problèmes secondaires, quoique très-importants, qui ne sont pas susceptibles de démonstration absolue, mais dans lesquels la philosophie la plus transcendante n'arrive qu'à de consolantes conjectures et à de magnifiques probabilités.

Dans vingt passages de ses dialogues, Socrate lui-même, par l'organe de Platon, avoue, comme moi, que ces démonstrations ne sont que des conjectures.

«J'espère, dit-il, sans pouvoir le prouver, que je retrouverai, dans une autre vie, les hommes vertueux qui y seront mieux traités que les méchants. Mais, quant à y trouver une divinité parfaite, c'est ce que j'ose affirmer, si l'on peut affirmer quelque chose.»

C'est néanmoins de ces consolantes conjectures, et de ces magnifiques probabilités, que le monde vit depuis qu'il est né, et qu'il vivra jusqu'à son dernier jour. Nous vivons sur parole: respectons donc la parole, quand Dieu la met sur les lèvres des grands philosophes tels que Confucius, Socrate ou Platon; ces philosophes sont les révélateurs de la raison; ils ne commandent pas impérativement la foi au nom de Dieu, ils la demandent humblement à la conviction raisonnée de l'intelligence et du cœur de l'homme. Ils pensent pour nous, et ils nous rapportent les conquêtes de leurs pensées; prêtons-leur l'oreille et ouvrons-leur nos cœurs. S'ils ont donné leur vie comme Socrate, en témoignage de leur sincérité, de leur foi, de leur amour de Dieu et des hommes, proclamons-les maîtres et martyrs de la raison humaine, et lisons, avec une respectueuse piété d'esprit, les arguments raisonnes de leur philosophie.

V.

Un de ces plus sublimes recueils de philosophie dans tous les temps, c'est le recueil des Dialogues de Platon, dialogues dans lesquels ce disciple de Socrate fait parler son maître avec une sagesse surhumaine, et avec une éloquence presque divine, sur les questions les plus hautes de philosophie, de théologie naturelle.

Platon fut à Socrate ce que saint Paul fut au Christ; tous deux écrivent, commentent et développent la doctrine de son maître qui n'a rien écrit, et, ici, il serait curieux peut-être d'examiner pourquoi ni le révélateur d'une philosophie raisonnée, ni le révélateur d'une religion révélée, n'ont pas voulu, ou n'ont pas daigné écrire eux-mêmes une seule ligne, si ce n'est ce doigt sur le sable qui traça des caractères de miséricorde.

Était-ce parce qu'ils se défiaient des commentateurs qui s'attachent à la lettre, et qui y emprisonnent volontiers l'esprit? Était-ce parce que les langues humaines leur paraissaient insuffisantes à contenir les vérités divines qu'ils annonçaient aux hommes? N'était-ce pas plutôt parce que les paroles, une fois écrites, deviennent mortes et froides comme la cendre dont la flamme s'est envolée, et qu'ils aimaient mieux s'en fier à l'écho vivant des lèvres humaines qu'à la lettre morte de leurs écrits?

Quoi qu'il en soit, Socrate n'écrivit jamais rien; il ne fit pas non plus de harangues: c'était un discoureur, et nullement un orateur. On le voit dans son Apologie devant ses juges, qui est une bonne causerie et un fort mauvais discours.

Simple artisan, ou plutôt artiste, mais artiste d'un talent bien inférieur aux grands statuaires de son temps à Athènes, il sculptait dans son atelier à peine autant qu'il était nécessaire pour nourrir sa femme et ses enfants; sans cesse distrait du ciseau par la pensée, ouvrant sa porte à tout le monde, interrompant son travail pour répondre aux questions qu'on lui adressait sur toutes choses, courant ensuite de porte en porte et accostant lui-même les passants pour leur parler des choses divines, consumé du zèle de la vérité, missionnaire des foules, semant le bon grain à tout vent de la rue ou de la place publique: homme qu'on aurait considéré comme un fou, s'il n'avait pas été un modèle de toute vertu et un oracle de toute sagesse.