VI.
Son disciple, Platon, était un homme d'une tout autre nature: beaucoup plus lettré, beaucoup moins inspiré que son maître; élégant, éloquent, poétique, épilogueur, rêveur, dissertateur, nuageux en philosophie, utopiste en politique; espèce de J.-J. Rousseau d'Athènes, possédant un style admirable pour les chimères, mais n'ayant pas la moindre connaissance des hommes, ni le moindre tact des réalités, et donnant à sa république idéale des lois en perpétuelle contradiction avec la nature humaine et avec la fondation, la conservation et le but des sociétés.
Mais, tel qu'il fut et tel que nous allons le voir dans ses œuvres, Platon était le plus merveilleux écho vivant que la providence de la Grèce eût pu préparer à un sage tel que Socrate, pour donner un éternel retentissement à la philosophie spiritualiste.
Ses Dialogues ont été le perpétuel entretien de la Grèce: ils ont préparé l'esprit humain à la métaphysique de saint Paul et à l'école philosophique d'Alexandrie. Il a servi de texte ou de commentaire aux premiers conciles chrétiens; il a été le crépuscule de bien des dogmes; il a nourri à lui seul la philosophie romaine de Cicéron; il a lutté dans le moyen âge avec la philosophie expérimentale d'Aristote, puis de Bacon; il a été submergé un moment par la philosophie presque matérialiste de Locke, de Hobbes en Angleterre; d'Helvétius, de Diderot, des encyclopédistes en France; mais il est ressuscité plus vivant et plus populaire que jamais il y a peu d'années, par la traduction, par les commentaires et par les leçons d'un jeune philosophe, M. Cousin, éloquent restaurateur du platonisme sur les ruines du matérialisme au dix-neuvième siècle.
Grâce à la langue de Platon, la sagesse de Socrate ne peut plus mourir. C'est le style qui embaume les idées pour l'éternité.
VII.
Ces dialogues ont cependant de grands défauts, qui semblent tenir au génie un peu verbeux de la Grèce, et au génie un peu sophistique de Platon, plus qu'à l'âme naturellement ouverte, simple, sincère et courageuse de Socrate. Parmi ses défauts, je noterai d'abord leur forme même, qui embarrasse, distrait, interrompt, ralentit sans cesse l'argumentation.
Le dialogue est une pensée à deux, à trois ou à quatre interlocuteurs; sans doute cette manière de penser à deux ou à trois peut éclaircir quelquefois la question, en faisant adresser par l'un des personnages des interrogations utiles, auxquelles le maître répond, réponses qui répondent ainsi d'avance aux doutes et aux ignorances que les autres s'adressent peut-être en silence.
C'est le moyen de faire remonter l'esprit des auditeurs jusqu'aux premiers éléments de la question qu'on débat, afin qu'un argument porte rigoureusement sur l'autre, et que la pierre fondamentale du syllogisme soit aussi bien assise dans l'esprit que la dernière; c'est le moyen de détruire en passant toutes les objections qui se présentent à l'intelligence; c'est le moyen enfin de bien définir tous les mots avant de les employer dans le raisonnement, afin qu'après la conclusion il ne puisse subsister aucune équivoque ou aucun malentendu dans la conviction absolue des disciples: aussi est-ce le mode d'enseignement et d'argumentation qu'on emploie ordinairement avec les enfants, comme on peut le voir dans nos catéchismes ou dans nos manuels.
Mais, par cela même que c'est le mode d'argumentation puéril et diffus qu'on emploie avec les petits enfants, c'est aussi le mode le plus propre à fatiguer, à ennuyer, à impatienter les hommes faits, qui cherchent les idées, et qui se lassent de vaines paroles.