Ce mode suppose dans les disciples, ou dans les auditeurs, des puérilités et des ignorances qui ne sont plus de leur âge; il perd le temps, et il dégoûte la pensée du but, en la traînant impitoyablement par tant de circonvolutions, de demandes et de réponses sur la route; l'esprit abandonne cent fois l'argumentateur en chemin, et souvent il l'abandonne tout à fait à ces fastidieux ambages, rebuté, avant d'arriver, par les détours inutiles qu'on lui fait faire.
C'est ce qui arrive très-souvent à l'homme le mieux disposé qui ouvre au hasard un des dialogues de Platon. Le livre tombe des mains avant d'avoir dit son dernier mot, tant on a perdu de mots oiseux à l'attendre; l'esprit est saisi à chaque instant d'une de ces impatiences fébriles qui bouillonnent en nous jusqu'à un véritable accès de colère, croyant toujours toucher à un but qu'on lui dérobe toujours; or, irriter et impatienter l'esprit, ce n'est pas un bon procédé pour le convaincre. Voltaire, à cet égard, pensait comme nous; il bénit la philosophie de Socrate, et il maudit le verbiage, quelquefois sublime, plus souvent sophistique, de Platon.
VIII.
Un autre vice de ce mode d'argumentation des Dialogues de Platon, c'est l'argutie métaphysique.
Le maître, au lieu de simplifier les questions par la simplicité et par la sincérité de l'argumentation, semble se complaire, pour faire preuve d'ingéniosité, de fécondité et de dialectique, à les compliquer de cinquante questions préalables ou secondaires, et à les embrouiller dans un tel écheveau d'arguments que lui seul puisse à la fin en retrouver le fil et dénouer le nœud gordien qu'il a formé.
Ce procédé, qui fait briller sans doute l'adresse du maître, embarrasse l'intelligence du disciple; il fait du chemin de la vérité, au lieu d'une route droite, large et bien jalonnée, un labyrinthe de sentiers étroits, tortueux, obscurs où l'écrivain a l'air de conduire le lecteur à un piége, au lieu de le mener à la lumière, à la vérité et à la vertu.
IX.
Un troisième défaut plus grave des Dialogues, défaut qui touche au fond même de l'enseignement de la vérité aux hommes, c'est le procédé d'argumentation employé par Socrate dans Platon, pour enseigner ses disciples.
Les premières qualités d'un sage, qui enseigne des vérités nouvelles à l'humanité, c'est la charité d'esprit, l'amour, la pitié, la condescendance, l'indulgence, le respect, la tendresse d'âme envers les hommes ses semblables. Cette onction d'esprit, cette compatissance, cette clémence de cœur, doivent se manifester dans les leçons du sage à ses frères par un mode d'argumentation qui l'abaisse vers ses auditeurs pour les élever jusqu'à lui.
C'est le procédé contraire ici qui est employé par Socrate (toujours dans Platon) pour enseigner les hommes: au lieu de persuader, il a l'air de vouloir confondre. Le ton de son argumentation est railleur, goguenard, ironique; il tend des embûches de paroles à ses auditeurs; il jouit de les voir s'y prendre; il ne se hâte pas de les en retirer; il plaisante, non pas amèrement, mais superbement, avec eux de leur chute; il les humilie par sa supériorité, au lieu de les relever par leur propre force; en un mot la philosophie, sous la plume de Platon, a l'air de consister dans une grande moquerie des ignorants, au lieu de consister dans une tendre initiation des faibles. Or il en résulte, dans l'effet général des Dialogues, je ne sais quel sourire sarcastique de l'esprit, qui humilie l'auditeur, au lieu de le disposer à la confiance; on craint toujours de marcher sur un piége de sophiste, quand on devrait s'abandonner sans défiance à la main du sage qui vous conduit; on ne sait jamais si ce sage parle sérieusement ou ironiquement; il y a trop de gascon dans ce grec; on craint le maître qu'on devrait adorer.