Enfin, ce mode d'enseignement par dialogues est lent, verbeux, diffus; il emploie inutilement cent fois plus de paroles que la vérité n'a besoin d'en employer pour se manifester à l'esprit.

La forme directe du discours, ou même la forme parabolique de l'Évangile, forme indirecte, mais qui a l'avantage de ne jamais blesser le disciple et de lui laisser se faire sa part à lui-même, sont mille fois supérieures en lumière, en brièveté et en persuasion.

Quand on vient de lire un ou deux dialogues de Platon, et qu'on a l'esprit véritablement assourdi par ce roulis d'un océan de paroles pour dire la vérité philosophique la plus usuelle, on se dit à soi-même: Il faut que ces Grecs d'Athènes eussent bien des heures de loisir à dépenser par jour sur le seuil de leurs portes, ou sous les platanes de leurs jardins; il faut qu'ils eussent un bien grand amour de ces escrimes d'idées de leurs sophistes, pour perdre tant de temps et tant de paroles à écouter ce Socrate ou à lire ce Platon!

Et, en effet, ce défaut de Socrate et de Platon tient aux défauts du temps et du peuple d'Athènes. Ce peuple, oisif toutes les fois qu'il n'était pas occupé à se défendre contre les Perses ou à se déchirer lui-même par ses factions, aimait à se passionner à froid, pour ou contre ses sophistes; ces sophistes, consommés dans le métier de l'éloquence, étaient aux philosophes et aux politiques ce que les comédiens sont aux héros. Ils jouaient la sagesse et la vertu dans les académies et dans les places publiques; ils accoutumaient les Athéniens à ces jeux d'idées et de paradoxes qui rendaient l'oreille fine et l'esprit sceptique; pour effacer ces sophistes, il fallait bien parler leur langue à ce peuple infatué. Voilà sans doute pourquoi, dans Platon, la sagesse ressemble tant au sophisme!

Mais lisons d'abord ensemble les deux ou trois plus beaux de ses dialogues, en nous hâtant d'arriver au Phédon, le chef-d'œuvre de toute la philosophie de Socrate.

X.

Dans le premier dialogue, intitulé l'Euthyphron, Socrate demande à Euthyphron:

«Qu'est-ce que le bien, ou, autrement dit, qu'est-ce que le saint?»

Euthyphron lui fait cette réponse vulgaire et sacerdotale: «Le bien, ou le saint, est ce qui est agréable aux dieux.»

Socrate relève cette réponse, et demande à Euthyphron comment, les dieux de l'Olympe et de l'État étant multiples, et souvent opposés de nature et de volonté les uns aux autres, ce qui est agréable à l'un, désagréable à l'autre, peut être agréable à tous.