Il contraint Euthyphron, par une série de raisonnements, à se démentir, et il n'arrive lui-même qu'à une conclusion très-confuse, qui laisse l'esprit aux prises avec le mystère du bien et du mal en soi. Une seule chose est claire: c'est qu'il se moque des dieux, et qu'il sape le polythéisme par ses conséquences dans la raison de ses disciples.

Aussi était-il déjà cité devant les juges pour cause d'impiété envers les dieux d'Athènes.

Un jeune homme d'Athènes, plus politique que religieux, nommé Mélitus, qui voulait se faire un nom populaire en se posant en vengeur des dieux chers à l'ignorance et au fanatisme du bas peuple, porte l'accusation contre Socrate; il l'accuse de corrompre la jeunesse par des doctrines qui sapent le ciel. Anytus, un autre de ses accusateurs, était un artisan riche, puissant et accrédité par son républicanisme dans Athènes; il avait contribué à secouer le joug des trente tyrans qui rétablissaient le régime aristocratique. Le peuple croyait défendre sa liberté en défendant ses dieux, à la voix d'un de ses tribuns qui l'ameutait contre Socrate. Socrate paraissait au peuple coupable, sinon de faveur pour le gouvernement aristocratique, au moins d'indifférence politique.

La cause de ce grand homme, en effet, n'était ni la cause de la populace, ni la cause des grands: c'était la cause de Dieu et de la raison. Il aurait pu dire, comme le Christ plus tard:

«Mon royaume n'est pas de ce monde.»

Son monde, à lui, c'était la vérité et la vertu. Mais le peuple ne voit de vérité et de vertu que dans ses passions; il devait donc haïr Socrate; il demandait un châtiment exemplaire contre ce philosophe.

On peut remarquer, dans ce procès, que le peuple est en général plus implacable envers les doctrines nouvelles que les grands; moins il a d'idées, plus il s'irrite contre ceux qui les lui arrachent. Le cri des Juifs contre le Christ, devant ses juges: Crucifiez-le! est le pendant des animadversions de la populace d'Athènes contre Socrate. Sans la pression de ce peuple, il est évident que les juges, qui le condamnèrent à une si faible majorité, ne l'auraient pas condamné à mort.

XI.

Quoi qu'il en soit, Platon donne (et sans doute ici littéralement) le plaidoyer, ou l'apologie que Socrate avait préparée, et qu'il prononça devant le tribunal.

Dans cette apologie même, Socrate conserve encore la forme du dialogue, et poursuit Mélitus de ses interrogations ironiques pour le contraindre à tomber dans l'absurde. Mais lui-même reste dans l'équivoque sur sa profession de foi, affectant de tourner les questions les plus précises en plaisanteries, jusqu'au moment où il voit que la plaisanterie serait déplacée devant la conscience et devant la mort, et où il s'avoue franchement coupable de sagesse, et impénitent de vérité. Là, on retrouve l'éloquence de l'héroïsme du philosophe mourant.