«Mais je n'ai pas besoin d'une plus longue défense, ô Athéniens! Je vous disais en commençant que j'avais contre moi d'ardentes et implacables inimitiés; ce qui me perdra, si je succombe, ce ne sera ni Mélitus, ni Anytus, ce sera l'envie et la calomnie, qui ont déjà fait périr tant d'hommes de bien, et qui en feront périr après moi tant d'autres; car n'espérez pas que l'iniquité s'arrête à moi!
«Mais quelqu'un de vous me dira peut-être: N'as-tu pas honte, Socrate, de t'être attaché à une philosophie qui te mène à la nécessité de mourir?
«Vous êtes dans l'erreur, vous qui croyez qu'un homme qui a quelque valeur doit peser les chances de vivre ou de mourir, au lieu de chercher dans ses actions si ce qu'il fait est juste ou injuste.»
Puis il cite les vers d'Achille dans l'Iliade d'Homère:
«Que je meure à l'instant même, pourvu que je venge le meurtre de Patrocle, et que je ne demeure pas ici un juste objet de mépris, assis sur mes vaisseaux, inutile fardeau de la terre!»
«Est-ce là, poursuit Socrate, s'inquiéter des chances de vie ou de mort?
«Tout homme qui a choisi un poste parce qu'il l'a cru le plus honnête, ou qui y a été placé par son chef, doit, selon moi, y demeurer ferme, et ne considérer autre chose que le devoir. Ce serait donc de ma part une étrange contradiction, ô Athéniens, si, après avoir gardé fidèlement, comme un bon soldat, tous les postes où j'ai été placé par vos généraux, à Potidée, à Amphipolis, à Délium, aujourd'hui que le dieu de l'oracle intérieur m'ordonne de passer mes jours dans la philosophie, la peur de la mort ou de quelque autre danger me faisait abandonner ce poste; et ce serait bien alors qu'il faudrait me citer devant ce tribunal, comme un impie qui ne reconnaît point de Dieu, qui désobéit à l'oracle, qui se dit sage et qui ne l'est pas; car craindre la mort, Athéniens, c'est croire connaître ce qu'on ne connaît pas.
«En effet, nul ne sait ce qu'est la mort, et si elle n'est pas le plus grand de tous les biens pour l'homme...
«Mais ce que je sais bien, c'est qu'être injuste, c'est désobéir à ce qui est meilleur que soi, Dieu ou homme, et manquer au devoir et à l'honnête.
«Voilà le seul mal que je redoute et que je veux éviter; tellement que, si vous me disiez en ce moment:—Socrate, nous rejetons l'accusation d'Anytus et nous te renvoyons absous, mais c'est à la condition que tu cesseras de philosopher, et, si l'on découvre que tu retombes dans tes habitudes de discuter sur les choses divines, tu mourras!—oui, si vous me renvoyiez absous à ces conditions, je vous répondrais:—Athéniens, je vous respecte et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au Dieu qu'à vous... Et je suis persuadé qu'il ne peut y avoir rien de plus utile à votre république que mon zèle à accomplir ce que le Dieu m'ordonne ainsi; car je ne vous recommande que le soin de votre âme et son perfectionnement. Ainsi donc, faites ce qu'Anytus vous demande ou ne le faites pas, renvoyez-moi ou ne me renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose que ce que j'ai fait, quand je devrais mille fois mourir!...»