Écoutez ici la fière revendication qu'il fait de lui-même, en mettant à nu sa conscience devant les cinq cent cinquante-six juges qui viennent de le condamner, et devant le peuple, que dis-je? et devant le Dieu qui l'écoute.
«Quelle amende mérité-je, en réalité, moi, qui me suis fait un principe de ne me donner aucun repos pendant toute ma vie, négligeant ce que les autres recherchent avec tant d'empressement: les richesses, le soin de leurs affaires, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et toutes les autres dignités!
«Moi, qui ne suis jamais entré dans aucune des conspirations ou des cabales si fréquentes dans la République, me trouvant véritablement trop honnête homme pour ne pas me dégrader en me mêlant à tout cela!
«Moi, qui me suis consacré uniquement à vous rendre le plus important des services, en vous exhortant tous de ne pas songer à ce qui vous appartient passagèrement, le monde et ses biens, pour ne vous attacher qu'à ce qui est l'essence de votre être, votre âme; à ne pas songer aux intérêts accidentels de la patrie, mais plutôt à la vraie patrie elle-même!
«Que mérite un tel homme, si ce n'est d'être nourri, aux frais du public, dans le Prytanée?...
«Ayant donc la conscience de n'avoir jamais été injuste envers personne, je ne dois pas l'être envers moi-même en avouant que je mérite un châtiment!...»
Examinant ensuite si l'amende ou l'exil serait une peine plus douce ou plus convenable pour lui: «Ce serait, dit-il, une belle existence pour moi, vieux comme je suis, de quitter mon pays, d'aller errant de ville en ville, et de vivre de la vie d'un proscrit!»
Il pousse encore plus loin sa fermeté calme, et son défi consciencieux au peuple et aux juges.
«Mais, me dira-t-on peut-être, Socrate, quand tu nous auras quitté absous, ne pourras-tu pas te tenir en repos et garder le silence?
«Voilà ce qu'il y a de plus difficile à vous faire comprendre; car si, en vous disant non, je dis que ce serait là désobéir au Dieu, et que, par cette raison, il m'est défendu de me taire, vous ne me croirez pas, et vous prendrez cette réponse pour une plaisanterie; et, d'un autre côté, si je vous dis que le plus grand bien de l'homme est de s'entretenir chaque jour de la vertu et des autres choses morales dont vous m'avez entendu discourir, vous me croirez encore moins. Voilà pourtant la vérité, Athéniens!