«Soyez donc mes cautions auprès de Criton, et, comme il a répondu pour moi aux juges que je ne m'en irais pas, vous, au contraire, répondez pour moi que, dès que je serai mort, je m'en irai, afin que le pauvre Criton prenne les choses plus doucement, et qu'en voyant brûler mon corps ou le mettre en terre, il ne s'afflige pas sur moi. Il ne doit pas dire à mes funérailles que c'est Socrate qu'il expose, qu'il emporte, qu'il ensevelit dans la terre: car il faut que tu saches, mon cher Criton, que parler ainsi improprement, ce n'est pas seulement une faute envers les choses, c'est aussi un mal que l'on fait aux âmes. Il faut avoir plus de courage, et dire que c'est le corps de Socrate seulement que tu couvres de terre.

«En disant ces mots, il se leva et passa dans la salle du bain; nous l'attendîmes, tantôt en nous entretenant de tout ce qu'il avait dit, tantôt parlant de l'affreux malheur qui allait nous frapper, nous regardant véritablement comme des enfants privés de leur père, et condamnés à passer le reste de notre vie comme des orphelins.»

XXVI.

«Après qu'il fut sorti du bain, on lui apporta ses enfants, car il en avait trois, deux en bas âge et un qui était déjà assez grand, et on fit entrer les femmes de sa famille. Il leur parla quelque temps en présence de Criton et leur donna ses dernières instructions.

«Ensuite il fit retirer les femmes et les enfants, et revint nous trouver.

«Et déjà le coucher du soleil approchait, car il était resté longtemps enfermé avec les femmes et les enfants; en rentrant, il s'assit sur son lit, et il n'eut pas le temps de nous parler beaucoup, car le geôlier entra presque en même temps, et, s'approchant de lui:

«—Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire le même reproche qu'aux autres: dès que je viens les avertir, par ordre des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et ils me maudissent; mais pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouvé le plus courageux, le plus doux et le meilleur de ceux qui sont jamais venus dans cette prison, et en ce moment je suis bien sûr que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont cause de ton malheur...» Et en même temps il fondit en larmes en détournant son visage, et il se retira.»

Socrate, le regardant, lui dit:

«—Et toi aussi, reçois mes adieux; je ferai comme tu as dit. Et, se tournant vers nous:—Voyez, nous dit-il, quelle honnêteté dans cet homme! Tout le temps que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent et il s'est entretenu avec moi; c'était le meilleur des hommes, et maintenant comme il me pleure de bon cœur! Mais allons, Criton, exécutons-nous de bonne grâce, et qu'on m'apporte le poison s'il est broyé; sinon, qu'il le prépare lui-même.

«—Mais je pense, Socrate, lui dit Criton, que le soleil est encore sur les montagnes, et qu'il n'est pas, couché; d'ailleurs, je sais que beaucoup de condamnés ne prennent le poison que longtemps après que l'ordre leur en a été donné; ne te hâte pas, tu as encore le temps.