Ses aperçus, qu'il développe ensuite sur la physique et sur la construction de notre globe, se ressentent de l'imperfection des sciences expérimentales dans son siècle.

Ses hypothèses sur l'état des âmes après la mort se rapprochent des fables homériques au sujet des enfers, et pressentent le purgatoire des chrétiens.

«Ceux qui sont reconnus avoir vécu de manière qu'ils ne sont ni entièrement criminels, ni entièrement innocents, après avoir subi la peine des fautes qu'ils ont pu commettre, sont délivrés, et reçoivent la récompense de leurs bonnes actions, chacun selon ses mérites. Ceux qui sont reconnus incurables, à cause de l'énormité de leurs crimes, sont précipités dans le Tartare, d'où ils ne remontent jamais.»

On est étonné ici de trouver dans un génie aussi doux que celui de Socrate le dogme de l'éternité des supplices.

«Soutenir, continue-t-il ensuite, que toutes ces choses sont précisément comme je vous les ai décrites, ne conviendrait pas à un homme de sens et de bonne foi; mais ce qui est certain, c'est que l'âme est immortelle; en tout cris c'est un hasard qu'il est beau de courir, c'est une espérance dont il faut s'enchanter soi-même.

«Qu'il espère donc bien de son âme, celui qui, pendant sa vie, a rejeté les plaisirs et les biens du corps comme lui étant étrangers et portant au mal: celui qui a aimé les plaisirs de la sagesse, qui a orné son âme, non d'une parure étrangère, mais de celle qui lui est propre, comme la tempérance, la justice, la force, la liberté, la vérité; celui-là doit attendre avec sécurité l'heure de son départ pour le meilleur monde.

«Pour moi, la destinée m'appelle aujourd'hui, comme dirait un poëte tragique, et il il est temps que j'aille au bain, car il me semble qu'il est mieux de ne boire le poison qu'après m'être baigné et d'épargner aux femmes la peine de laver un cadavre.»

Puis, souriant:

«Je ne saurais pourtant persuader à Criton que je suis bien le Socrate qui s'entretient ainsi avec vous, et qui ordonne avec sang-froid toutes les parties de son discours; il s'imagine toujours que je suis déjà celui qu'il va voir mort tout à l'heure, et il me demande comment il doit m'ensevelir.

«Et tout ce long discours que je viens de faire devant vous, pour vous prouver que, dès que j'aurai avalé le poison, je ne demeurerai plus avec vous, mais que je vous quitterai pour aller jouir des félicités ineffables, il me paraît que tout cela a été dit en pure perte pour lui, comme si j'avais voulu seulement par là le consoler et me consoler moi-même.