«Les cygnes, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore mieux ce jour-là qu'ils n'ont jamais fait, dans leur joie d'aller trouver le dieu qu'ils servent. Mais la crainte que les hommes ont eux-mêmes de la mort leur fait calomnier ces cygnes, en disant qu'ils pleurent leur mort et qu'ils chantent de tristesse; et ils ne font pas cette réflexion, qu'il n'y a point d'oiseau qui chante quand il a faim ou froid, ou quand il souffre de quelque autre manière, non pas même le rossignol, l'hirondelle, ou la huppe, dont on dit que le chant est une complainte.
«Mais je ne crois pas que ces oiseaux chantent de tristesse, ni les cygnes non plus; je crois plutôt qu'étant consacrés à Apollon, ils sont devins, et que, prévoyant le bonheur dont on jouit au sortir de la vie, ils chantent et se réjouissent ce jour-là plus qu'ils n'ont jamais fait. Et moi, je pense que je sers Apollon aussi bien qu'eux, que je suis consacré au même dieu; que je n'ai pas moins reçu qu'eux de notre commun maître l'art de la divination, et que je ne suis pas plus fâché de sortir de cette vie; c'est pourquoi, à cet égard, vous n'avez qu'à parler tant qu'il vous plaira, et m'interroger aussi longtemps que les onze voudront le permettre.»
Il badine ensuite avec une grâce véritablement divine, comme s'il était déjà un homme divinisé, avec ses amis, en jouant avec les beaux cheveux de Phédon, qui était assis à ses pieds, sur un siége plus bas que le lit.
«Demain, dit-il, ô Phédon, tu feras couper ces beaux cheveux, n'est-ce pas? (C'était un signe de deuil chez les Grecs.) Eh bien, non, ne le fais pas, si tu m'en crois!...»
Il redouble ensuite ses preuves de l'immatérialité et de l'immortalité de l'âme, en leur démontrant qu'elle gouverne à son gré les sens, lorsqu'elle sait s'en affranchir par sa volonté et par sa liberté.
«Le corps, dit-il, n'obéit-il pas forcément, et ne voyons-nous pas cependant que l'âme fait tout le contraire? Elle gouverne tous les éléments dont on prétend qu'elle est composée, leur résiste pendant presque toute la vie, et les dompte de toutes les manières, réprimant les unes durement et avec douleur, comme dans la gymnastique et la médecine; réprimant les autres plus doucement, gourmandant ceux-ci, avertissant ceux-là; parlant au désir, à la colère, à la crainte, comme à des choses d'une nature étrangère: ce qu'Homère nous a représenté dans l'Odyssée, où Ulysse, se frappant la poitrine, gourmande ainsi son cœur:—Souffre ceci, mon cœur; tu as souffert des choses plus dures.»
On voit par cette citation, et par mille autres citations d'Homère dans la bouche de Socrate, que ce philosophe était bien éloigné de l'opinion sophistique de Platon proscrivant les poëtes de la République, mais qu'au contraire Socrate regardait Homère comme le poëte des sages, et comme le révélateur accompli de toute philosophie, de toute morale et de toute politique dans ses vers, miroir sans tache de l'univers physique, métaphysique et moral de son temps. C'est aussi notre humble opinion, et nous sommes fier de la rencontrer dans Socrate.
XXV.
Ses conjectures de philosophie scientifiques, sur les lois qui régissent les phénomènes matériels et les évolutions des astres, sont aussi vraisemblables (c'est toujours son mot) qu'elles sont sublimes. On y retrouve ce double caractère de simplicité et de merveille qui est en général le signe de toute vérité, quand il s'agit des œuvres de Dieu. Voir ces choses en Dieu, voilà son principe, et voici comment il le développe devant ses disciples:
«On s'épuise, dit-il, en vains efforts pour définir la nature du beau. Ce qui est beau ici-bas, selon moi, c'est ce qui participe au beau absolu: les belles choses sont belles par la présence de la beauté en elle; et c'est le reflet de la beauté primordiale et suprême qui les rend telles. La raison de toutes choses, comme de toute qualité de ces choses, est donc Dieu.»