L'Inde primitive, en admettant les incarnations de ses divinités, admettait, avant tout, l'Être divin et unique, source et une de ces incarnations. La Chine, le peuple le plus anciennement raisonnable du haut Orient, ne cherchait Dieu derrière les idoles symboliques de Fô qu'à la lueur de la raison dont Confutzée fut pour eux le Socrate; derrière et au-dessus de toute la mythologie païenne, il y a toujours dans Orphée, dans Homère, comme dans Cicéron ou dans Marc-Aurèle, un Fatum, un Dieu unique, absolu, dominateur, qui régit l'univers et même les dieux intermédiaires entre l'univers et lui. Quant au mahométisme, c'est l'insurrection même de l'unité de Dieu, dans le cœur des Arabes, contre les idolâtries qui infectaient leurs ancêtres, ou qui tenteraient d'infecter de nouveau l'esprit humain.

Socrate pouvait donc, sans scandaliser ses disciples, qui comprenaient ce qu'il voulait dire, parler en souriant d'Apollon, qui était pour lui et pour eux l'inspiration divine; de libation, qui était un acte de piété; de sacrifice à Esculape, qui était le symbole enjoué de la délivrance de tout mal par la délivrance de la vie.

Quant à sa philosophie, qui n'est nulle part aussi complétement exposée que dans le dialogue de Phédon, elle se résume, à travers un trop long flux de paroles et un trop grand appareil de questions, de réponses, de dialectique, de polémique, de circonlocutions plus scolastiques que philosophiques, dans un très-petit nombre de vraisemblances théologiques et de vérités morales auxquelles toutes les philosophies modernes ont peu ajouté. La raison révèle aujourd'hui ce qu'elle révélait hier, car elle est le Verbe intérieur qui parle en nous.

Voici cette philosophie:

Un Dieu suprême, unique, parfait, dont l'existence est un mystère et se démontre par soi-même;

Une hiérarchie d'êtres émanés de lui, et investis plus ou moins de sa sagesse, de sa puissance, de sa bonté, créant et gouvernant, sous son regard, les astres, les mondes, les âmes;

L'âme, ou l'esprit, distinct de la matière, mais mû par la volonté de Dieu, dans l'homme ou dans d'autres êtres pensants;

La matière périssable, l'âme immortelle;

La vertu, exercice de l'âme pendant la vie, pour conquérir une vie plus parfaite par sa victoire sur les sens.

La vérité, la liberté, la justice, la charité, la tempérance, la mortification des sens, le dévouement à ses semblables, le désir de la mort pour revivre plus saint; le sacrifice de soi-même, jusqu'au sang, à Dieu; la joie dans le supplice volontaire, la foi dans la résurrection, voilà les victoires de l'âme.