Voilà le dialogue ou plutôt le poëme de la mort de Socrate, selon Platon, sur le récit du dernier entretien de Socrate. La philosophie humaine ne s'éleva jamais plus haut par la seule puissance du raisonnement. Ce qui donne par-dessus tout son caractère et son autorité à cette philosophie, c'est la conscience, supérieure encore ici à la philosophie.

Socrate ne fonde ses dogmes et ses espérances que sur des raisonnements; quelques-uns sont très-sophistiques, tel que celui qui fait engendrer toute chose par son contraire.

Sa foi, comme il l'avoue lui-même, n'est que probabilité, conjectures, vraisemblance, révélation de la pensée à la pensée, cet éternel révélateur avec lequel tout homme s'entretient dans ses espérances et dans ses doutes. Aucun prestige ou aucun prodige n'impose cette foi à lui-même ou aux autres; il n'appelle en témoignage que la raison sincèrement interrogée et logiquement répondue dans ses entretiens sur les choses divines; c'est en cherchant à se persuader lui-même qu'il acquiert la conviction dans son âme, et qu'il la répand dans l'âme de ses disciples: mais cette conviction raisonnée, ou cette foi acquise, est si absolue et si confiante en lui qu'il n'hésite pas à mourir volontairement pour elle.

Le moindre mot de repentir, la moindre promesse de renoncer à son apostolat de la raison, l'auraient fait acquitter par les Athéniens, qui ne demandaient qu'à l'absoudre: mais sa conscience se refuse à toute lâche complaisance; il se précipite de lui-même au supplice, prévu, voulu, imploré, par cette maxime, qui est celle des héros de la philosophie: Obéir à Dieu plutôt qu'à la patrie dans toutes les choses où la patrie, qui commande au citoyen, n'a pas le droit de commander à la conscience.

On s'étonne cependant quelquefois des allusions faites par Socrate aux divinités du paganisme. Il parle deux fois d'Apollon, il fait sa prière aux dieux avant d'avaler la coupe; il demande si l'on peut faire une libation avec la liqueur mortelle; il recommande à Criton de sacrifier un coq à Esculape, pour remercier le dieu de la médecine de l'avoir guéri du mal de la vie.

Mais, indépendamment de l'expression de la physionomie et du ton de plaisanterie que la parole écrite ne peut rendre dans le dialogue de Platon, physionomie et accent qui devaient donner leur véritable signification un peu railleuse à ces paroles du sage, il convient de se souvenir que Socrate ne rejetait pas, dans sa pensée, l'idée de ces dieux inférieurs, de ces divinités secondaires, de ces personnifications populaires des attributs du Dieu unique, nommés par toutes les nations de noms divins qui n'attentaient pas à la divinité unique et suprême.

Comme tous les fondateurs de nouveaux cultes, Socrate, fondateur du culte philosophique, cherchait à concilier, autant que possible, ce qu'il y avait d'innocent dans les antiques superstitions nationales avec ce qu'il y avait de vérité absolue et de piété sainte dans le nouveau dogme. Il disait aussi: Je ne suis pas venu abolir l'ancienne loi, mais l'accomplir. Il disait, comme les apôtres: Est-ce que nous n'allons pas prier dans le temple?

D'ailleurs, sa théorie, infiniment plausible, d'une hiérarchie de puissances célestes, d'une échelle incessante d'êtres, agents de la divinité créatrice, dans les astres, dans les éléments, sur la terre, sur les âmes, cette théorie n'était nullement en contradiction avec le Dieu exclusif et souverain que sa raison découvrait et adorait au-dessus de toutes ces divinités d'emprunt. Cette théorie était, au fond, celle de tous les sages des religions antiques; ce qu'on a appelé polythéisme n'était, dans ces religions, que symbolisme.

On a calomnié le genre humain, en lui attribuant plus d'inconséquence et plus de superstition qu'il n'en a eu dans la partie éclairée de l'humanité de tous les âges.

L'unité de Dieu est aussi ancienne que la raison elle-même. On a vu, dans ce que j'ai cité d'Hermès, que les Égyptiens adoraient un seul et premier principe, de qui émanait, comme des rayons, toute leur théologie populaire; les Perses redoutaient le mauvais principe sous le nom d'Arimane, mais ils n'adoraient que le bon principe sous le nom d'Oromasde. Les Guèbres ne rendaient un culte au feu que comme à l'élément lumineux et générateur qui voilait et manifestait Dieu.