«De mon côté, il me tarde; je m'ennuie de ma solitude, tant j'ai l'habitude d'être deux. Papa est aux champs presque tout le jour, Éran à la chasse: pour toute compagnie, il me reste Trilby et mes poulets qui font du bruit comme des lutins; ils m'occupent sans me désennuyer, parce que l'ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd'hui. Ce que j'aime le plus est peu capable de me distraire. J'ai voulu lire, écrire, prier, tout cela n'a duré qu'un moment; la prière même me lasse. C'est triste, mon Dieu! Par bonheur, je me suis souvenue de ce mot de Fénelon: Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie.»

Le 23 avril.

«Je viens de passer la nuit à t'écrire. Le jour a remplacé la chandelle, ce n'est pas la peine d'aller au lit. Oh! si papa le savait!»

Le 24 avril.

«Comme elle a passé vite, cette nuit passée à t'écrire! l'aurore a paru que je me croyais à minuit; il était trois heures pourtant, et j'avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me semble qu'un ange me dicte.

«D'où me peuvent venir, en effet, que d'en haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon cœur s'emplit quand je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie.

«Puisse ma lettre te faire du bien! Elle t'arrivera mardi; je l'ai écrite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un jour. J'étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse et d'ennui où je te vois!

«Mais je ne le vois pas, je l'augure d'après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je voudrais de tes lettres!

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«Quelquefois je pense que ce n'est rien que ma tristesse, qu'un peu de cette humeur noire que nous avons dans la famille, et qui rend si triste quand il s'en répand dans le cœur!