«Je voulais envoyer à mon ami les deux grenades du grenadier dont il a travaillé le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier mouvement sur la terre!»

IV.

Le 6 octobre.

«À l'heure qu'il est, midi, premier dimanche d'octobre, j'étais à Paris, j'étais dans ses bras, place Notre-Dame-des-Victoires. Un an passé, mon Dieu!—Que je fus frappée de sa maigreur, de sa toux, moi qui l'avais rêvé mort dans la route!—Nous allâmes ensemble à Saint-Sulpice à la messe, à une heure. Aujourd'hui à Lentin, dans la pluie, les poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon âme, apaise-toi avec ton Dieu que tu as reçu dans cette petite église. C'est ton frère, ton ami, le bien-aimé souverain que tu ne verras pas mourir, qui ne te manquera jamais ni en cette vie ni en l'autre. Consolons-nous dans cette espérance, et qu'en Dieu on retrouve tout ce qu'on a perdu. Si je pouvais m'en aller en haut; si je trouvais dans ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l'âme au ciel, oh! je n'aurais pas beaucoup de regrets à la vie. Mais la vie, c'est une épreuve, et la mienne est-elle assez longue; ai-je assez souffert? Quand on se porte au Calvaire, on voit ce que coûte le ciel. Oh! bien des larmes, des déchirements, des épines, du fiel et du vinaigre. Ai-je goûté de tout cela? Mon Dieu, ôtez-moi la plainte, soutenez-moi dans le silence et la résignation au pied de la Croix, avec Marie et les femmes qui vous aimèrent.»

Le 19 octobre.

«Trois mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation. Oh! la douloureuse date, que néanmoins je veux écrire chaque fois qu'elle reviendra. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce retour du 19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note ma vie. Eh! qu'y mettrais-je maintenant, si je n'y mettais mes larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j'ai le plus aimé? C'est tout ce qui vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, mon tous les jours au Cayla. J'allais cesser de le faire, il y avait trop d'amertume à lui parler dans la tombe; mais puisque vous êtes là, frère vivant, et avez plaisir de m'entendre, je continue ma causerie intime; je rattache à vous ce qui restait là, tombé brisé par la mort. J'écrirai pour vous comme j'écrivais pour lui. Vous êtes mon frère d'adoption, mon frère de cœur. Il y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse: Maurice partout. C'est donc aujourd'hui 19 octobre que je date pour vous et que je marque ce jour comme une époque dans ma vie, ma vie d'isolement, de solitude, d'inconnue qui s'en va vers quelqu'un du monde, vers vous à Paris, comme à peu près, je vous l'ai dit, je crois, si Eustoquie, de son désert de Bethléem, eût écrit à quelque élégant chevalier romain. Le contraste est piquant, mais ne m'étonne pas. Quelqu'un, une femme, me disait qu'à ma place elle serait bien embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je le serais. Rien ne me gêne avec vous, en vérité, pas plus qu'avec Maurice; vous m'êtes lui au cœur et à l'intelligence. C'est à ce point de vue que se met notre intimité.»

V.

Elle continue d'écrire à M. d'Aurevilly qu'aimait son frère et dont elle a fait son frère d'adoption. Évidemment elle l'eût aimé, elle l'aima peut-être en mémoire de celui qu'elle avait perdu. L'amour est comme toutes les passions, il a des retours inattendus.

Le 20 octobre.

«La belle matinée d'automne! Un air transparent, un lever du jour radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des nuages d'un éclat, d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un ciel bleu. C'était beau, c'était beau! Je regrettais d'être seule à le voir. J'ai pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si bien et prend sitôt le beau dans son âme d'artiste. Et puis Maurice, et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla; mais devons-nous nous rencontrer jamais plus sur la terre?