Par une série de catastrophes et de vicissitudes facilement combinées, Valjean vertueux finit par connaître, plaindre et protéger Fantine. Elle meurt dans ses bras, elle lui lègue Cosette, cette enfant abandonnée par force dans l'auberge des Thénardier. Ceux-ci refusent longtemps de la rendre, dès qu'ils savent que Jean Valjean ou M. Madeleine désire la racheter d'eux: faire chanter la nature, c'est le chef-d'œuvre des avares et des scélérats, c'est la question donnée aux cœurs d'une mère et d'un père.
Ces Thénardier sont des demi-coquins, introduits comme machine à drame dans le roman. Ils suivent les armées de l'Empire, comme des corbeaux, pour dépouiller les morts. À Waterloo, ils ont fait une riche moisson; ils ont recruté un vieux colonel de l'Empire évanoui, en lui enlevant ses habits. Le colonel s'imagine qu'il leur doit la vie. Il le dit à son fils plus tard, et lui fait promettre de sauver un jour ses sauveurs, s'il vient à les découvrir jamais.
Notez ceci dans votre mémoire, car c'est le deus ex machina de la pièce. Cela donne lieu à des scènes peu vraisemblables, tirées par les cheveux, mais dramatiques et dignes d'un grand maître de larmes, par le pathétique des situations et par la naïveté des amours qui en sont la suite. Passez l'invraisemblable à J.-J. Rousseau ou à Victor Hugo, vous n'avez plus que des chefs-d'œuvre.
XVI.
En attendant, l'envie, curieuse de sa nature, commence à suspecter la source des richesses de ce philanthrope inconnu et maladroit, qui, en effet, est loin d'être pure; car l'argenterie dérobée à l'évêque de gré ou de force, et la pièce de quarante sous arrachée par violence au pauvre enfant, sont deux mauvaises pierres angulaires de cette fortune équivoque. On peut purifier un fleuve à son embouchure, on ne le sanctifie pas à sa source.
Le doigt de la Providence commence à se montrer dans l'ombre sous les traits d'un hasard. Un personnage tout à fait fantastique, un agent de la police, nommé Javert, homme droit comme l'éclair dans son but, serpentant comme lui dans ses moyens, ferme dans son devoir comme la conscience, ancien garde-chiourme, chasseur de bêtes fauves pour en défendre la société, a cru reconnaître dans Valjean, qu'on lui a signalé, un ancien forçat de sa connaissance à Toulon; il le dénonce à Paris, à l'autorité protectrice des honnêtes gens. Mais, au moment où Javert vient pour s'éclaircir et s'assurer de lui, il croit reconnaître son erreur, et la confesse honnêtement et franchement au maire Madeleine, en lui demandant pardon. Ce qui lui fait croire qu'il se trompe et qu'il doit réparation à ce brave philanthrope enrichi, c'est l'arrestation inopinée d'un autre forçat, vieux gibier abruti de cour d'assises, un nommé Champmathieu, qui a volé des pommes dans le pays.
Ce Champmathieu, victime d'inexplicables ressemblances de nom et de destinées avec Jean Valjean, ne sait se défendre qu'en répétant à satiété qu'il est Champmathieu. Cette obstination le fait paraître d'autant plus coupable. On va le juger le surlendemain. Fantine meurt dans la nuit; cette mort jette plus de désordre encore dans la tête de M. Madeleine.
XVII.
Ici s'ouvre une des plus belles angoisses de conscience qu'il ait jamais été donné à l'homme de concevoir et d'écrire.
Un écrivain digne d'être le secrétaire de la conscience pouvait seul l'inventer et l'écrire. C'est véritablement l'héroïsme de la vertu, le martyre nécessaire, mais mortel, de tout ce qui est humain dans l'homme, contre tout ce qui est divin, la vérité, aux dépens de la vie.