III.
Pendant ce temps, Cosette enfermée grandit et embellit à l'ombre du couvent, et Valjean jardine avec son ami.
Il sort enfin de cet asile quand Cosette a fini son éducation, et il déterre une maison isolée de la rue de Babylone, au fond d'un jardin. Il prend une gouvernante pour Cosette; il va tous les jours, à la même heure, sous un costume de militaire retiré, se promener ou s'asseoir dans la même allée du Luxembourg, comme s'il eût cherché à se faire remarquer.
On ne fait pas attention au bonhomme; mais un étudiant, nommé Marius, et qui n'est, dit-on, que M. Victor Hugo adolescent lui-même, ne voit pas briller impunément ce diamant de fille dans ce désert. Les deux enfants se voient, se perdent, se retrouvent, s'éprennent de la plus candide et de la plus pure inclination muette l'un pour l'autre. On voit germer le vrai roman de Daphnis et Chloé qui se rencontrent sur le boulevard des Invalides, à Paris. Que s'ensuivra-t-il? Nous allons voir.
Mais, en attendant encore, l'auteur fait une digression politique de quelques centaines de pages, très-éloquentes, mais très-oiseuses, sur la révolution de 1830, sur Louis-Philippe d'Orléans, roi de rechange, sur la Fayette qui voudrait aller plus loin, mais qui n'ose pas, sur les jeunes étudiants, enfants de Béranger, qui voudraient chanter la Marseillaise, mais à qui Casimir Delavigne a mis dans la bouche la Parisienne.
Puis un très-bel éloge du roi, qui a le mérite au moins de ne pas illégitimer Louis-Philippe. M. Victor Hugo, qui a reçu de lui la pairie, veut payer noblement à sa mémoire le prix de sa reconnaissance. Cela est bien. «En résumé, dit-il, mêlant en lui à une vraie faculté créatrice de civilisation on ne sait quel esprit de procédure et de chicane, fondateur et procureur d'une dynastie, quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un avoué.»
Nous l'avons connu aussi; nous l'avons beaucoup estimé, peu aimé; nous ne lui devons rien; nous pourrions le peindre impartialement, la justice ne manquerait pas au portrait. Mais nous avons été témoin de sa chute, chute qui fut à la fois sa faute et celle de son parlement. On pourrait nous supposer la joie maligne de la république surgissant contre un trône écroulé. Cela serait faux, quoique vraisemblable; nous avions prévu son écroulement, mais avec plus d'effroi que de désir. La base était mauvaise, un jour pouvait saper ce qu'un jour avait fondé; ce jour était venu, nous ne l'avons point hâté.
Quand nous avons prononcé le premier le mot république, il n'y avait plus un roi sur le trône aux Tuileries. La république, seule, était assez forte pour imprimer à la révolution cette halte après la victoire, qu'on appelle sang-froid, modération, droit de tous. Les révolutions qui n'ont pas de halte s'appellent anarchie, anarchie spoliatrice et sanguinaire. Plutôt cent rois! plutôt cent républiques!
La première nécessité de l'homme en société, c'est l'ordre conservé ou rétabli; l'idéal ne vient qu'après. Chez Victor Hugo, l'idéal marche avant tout; voilà pourquoi nous sommes, en politique, moins hardi et moins poète que lui.