En revenant, il trouve la pauvre petite Cosette, fille de Fantine, que l'hôtesse impitoyable, la Thénardier, a envoyée chercher de l'eau dans un seau plus grand qu'elle, à la fontaine du bois, dans la nuit. La pauvre petite enfant plie et succombe. Valjean se montre à propos, porte le seau de l'enfant, et rentre à l'auberge des Thénardier. C'est un chef-d'œuvre de compassion enfantine.
Il contemple Cosette; la description de l'enfant souffreteuse et grelottante est d'une vérité et d'une sensibilité qui n'appartiennent qu'au grand poëte des petits enfants, Victor Hugo. C'est là sa note de prédilection; poëte toujours, père avant tout, c'est sa nature. Valjean contemple avec une pitié équivoque les tortures de celle-là, Cendrillon battue en cet infâme foyer, à côté des caresses des deux enfants chéris de l'hôtesse.
Il risque plusieurs fois de se trahir en montrant plus de richesses qu'il ne convient à une redingote râpée comme la sienne. N'importe, il achète la petite, quinze cents francs, des mains de ses hôtes; s'enfuit vers Paris avec l'enfant, et va se cacher dans une maison réprouvée, dans les terrains vagues d'un faubourg, près du marché aux chevaux. Il s'y attache de plus en plus à cette pauvre enfant. Une vieille femme, façonnée à toute servitude, faisait le ménage et allumait le feu. Cosette se développait de corps et d'âme, sous les yeux de ce père inconnu, mais aussi tendre qu'une femme. Victor Hugo lui prête sa tendresse pour les enfants.
Ici le romanesque du roman commence. Ce romanesque, qui sort des événements arbitrairement inventés pour les besoins du drame, est la partie faible du roman. Toutes les fois que l'auteur a besoin d'un personnage, il l'appelle du fond du néant, comme dans les contes de fées ou comme dans les contes de Voltaire, et le personnage obéit contre toute vraisemblance au signe de l'écrivain.
Ces fantasmagories s'animent, disparaissent, reparaissent, comme si le monde n'était peuplé que des sept à huit comparses de Valjean. Cela détruirait l'intérêt comme cela détruit la vraisemblance, si l'admirable don de peindre du poëte ne ressaisissait pas à l'instant son lecteur par l'admiration et l'enthousiasme, et ne lui faisait en quelques pages oublier le chemin pour le but.
II.
Les poursuites patientes, constantes, consciencieuses de l'honnête agent de police Javert ne discontinuaient pas. Valjean y échappe avec sa pupille par des prodiges d'adresse et de force musculaire, dignes d'un forçat de M. d'Arlincourt. Je demande pardon du rapprochement. Du ridicule au sublime il n'y a qu'un pas, dit Napoléon; Victor Hugo ne le franchit jamais, mais dans cette partie du drame il le côtoie sans cesse.
Glissons vite ici. Valjean, près d'être atteint, franchit de hautes murailles avec Cosette attachée par une corde, et tombe dans le jardin d'un couvent de femmes. Un vieux jardinier qui le rencontre, un de ses amis, le cache avec Cosette dans sa hutte; puis Valjean invente une histoire pour faire recevoir et élever Cosette par ces nonnes; puis il se fait sortir du couvent dans une bière pour tromper la police, enfin enterrer sur la foi d'un ivrogne chargé de le réveiller.
Tout cela s'exécute à souhait, comme des tours de funambule chez Franconi. Mais cela n'est pas digne du talent si élevé de l'auteur. Contes et veillées pour amuser le peuple. Vient ensuite une dissertation savante, avec dates et notes, sur la nature, l'origine d'un couvent de filles, dissertation tantôt édifiante, tantôt burlesque, intitulée Picpus.
Cet étalage de science sur des riens ressemble trop au verbiage des faiseurs de tours de gobelets cherchant à distraire le public pendant qu'ils préparent l'escamotage. Ce récit de couvent ne contient guère moins d'un demi-volume.