Voilà la FORCE DES CHOSES de notre organisation. Humanité, ton vrai nom est Misère!
N'est-ce pas misère que de naître à l'heure et dans les conditions qu'on n'a ni délibérées, ni choisies, pour subir tous les maux inhérents à l'organisation imparfaite et périssable de cette créature appelée l'homme? sans que toutes les utopies, révolutions, progrès, puissent retrancher un nerf ou ajouter un cheveu à ce mécanisme de notre corps?
N'est-ce pas misère que d'y naître et d'y végéter forcément, dépendant de tous par l'enfance et par la vieillesse, ces deux maladies organiques de l'homme, qui lui prennent les deux tiers de sa vie?
N'est-ce pas misère que vouloir et ne pas pouvoir?
N'est-ce pas misère que de naître forcément dans telle patrie ou dans telle autre, soumis à des lois qu'on n'a pas faites et contre lesquelles on ne peut que protester?
N'est-ce pas misère que d'être classé d'avance dans telle ou telle catégorie supérieure, moyenne ou subalterne, parmi cette horde humaine jetée dans un monde tout fait, où les uns s'appellent grands, les autres petits, sans qu'aucune égalité y soit possible, si ce n'est l'égalité du cercueil qui n'a que six pieds pour les uns comme pour les autres?
N'est-ce pas misère que d'aspirer follement à une égalité impossible des conditions, égalité tellement impraticable que, si l'utopiste la créait un instant, tout mouvement, et par conséquent tout ce que l'auteur appelle le progrès, s'arrêterait à l'instant, car le grand ressort de l'horloge humaine, le désir, serait à l'instant brisé?
N'est-ce pas misère que la brièveté où mène la longue durée de l'existence (car tout ce qui finit par la mort est court, la mort n'a point d'âge; à la pensée de celui qui meurt, c'est un songe)?
N'est-ce pas misère que ces infirmités, ces maladies inévitables qui nous privent, nous vivants, d'un de ces sens si bornés dont la nature nous a si parcimonieusement doués en naissant, comme conditions nécessaires à notre existence? Demandez aux grabats de nos hôpitaux le secret de la panacée universelle! Demandez à l'impotent de marcher, à l'aveugle de voir, au muet de parler, au vieillard de rajeunir!
Et les misères morales, demandez-en le terme à ces myriades de douleurs qui poignent l'homme depuis qu'il a la puissance de sentir, c'est-à-dire de souffrir!