Misère de l'être aimant qui s'attache et se déchire en emportant un morceau de son cœur à chaque déchirement d'un autre cœur! Misère de la femme qui adhère à l'homme comme la chair aux os! Misère de l'époux qui voit sécher sur son sein la compagne dans laquelle il a mis toutes ses complaisances! Misère de la mère qui voit son fruit d'amour se flétrir sous sa mamelle pleine de lait qu'elle répand à terre parce que la bouche mourante se détourne de la coupe d'amour! Misère des fils qui se voient enlever, comme la racine nourricière de l'arbre, le père fort, la mère jeune, qui les ont engendrés!

Misères du corps qui ont plus de noms que l'année n'a de jours! Misères de la condition sociale, qui n'ont de remèdes pour l'un qu'en les déplaçant pour l'autre! Misères d'un métier horrible, et cependant nécessaire, pour ces milliers d'hommes mourant de faim, de froid, de nudité, de défaillance, si le mineur, pour gagner sa vie et celle de ses petits, ne s'enfermait pas, son pic à la main, dans ces labyrinthes souterrains de la mine pour en rapporter le soir le morceau de pain pour sa famille, le calorique pétrifié pour les autres!

Misères du laboureur qui amollit le sol de ses sueurs, qui le sème par la pluie, qui le moissonne sous les feux de la canicule! Misères du pasteur qui engraisse l'agneau et qui le dépouille de sa laine, qui y attache son cœur et qui vend au boucher la génisse qui a donné son lait à sa famille! Misères du boucher qui l'assomme sans haine et qui en dépèce les chairs palpitantes pour en vendre le cœur à ce carnivore universel qui ne peut vivre sans dévorer, et que la nature condamne par talion à être dévoré à son tour par le plus vil des reptiles!

Misères de l'esprit condamné au doute et qui ne peut vivre que de foi! Misères du crime qui se frappe lui-même, dont le remords est le bourreau, et qui peut tuer des milliers de victimes, mais qui ne peut tuer son propre supplice, le remords! Misère du vice qui se punit lui-même en se satisfaisant! Misère de la vertu qui se sent honnie, persécutée sur la terre, et qui n'a pour récompense que la calomnie, et pour consolation que la voix faible et lointaine de la conscience, qui lui parle bas, comme une voix qu'on discerne à peine, et qui lui dit les secrets de Dieu!

Misère de l'âme, qui vit d'espérances et qui est obligée de passer par les ténèbres de l'existence et par l'ombre du tombeau, entre l'incertitude et le désespoir! Misère de l'espérance elle-même, qui se bâtit, comme Victor Hugo, des palais de délices et de justice pour l'humanité, et qui, en avançant dans la vie, voit s'écrouler, comme la pierre du cercueil, ses propres rêves!

Enfin, tant et tant de misères, que la seule et la plus définitive vertu que l'homme ait pu inventer pour l'homme ici-bas, c'est la compassion réciproque, l'assistance mutuelle, la pitié active, la charité de main et de cœur, et que, sans cette vertu, personnifiée dans une femme d'abnégation, appelée sœur de ceux qui n'ont pas de frères, ce monde infernal serait inhabitable pour tant de misères!

XXIII.

On a relégué un enfer ailleurs: c'est une des plus inutiles superfluités; n'y en avait-il pas assez autour de nous et en nous?

Disons la vérité crûment à ceux qui, avec un pareil monde et pour un pareil monde, ont créé une poétique fantasmagorie d'un progrès indéfini où ils font marcher l'homme, comme dans une aube éternelle, de perfection en perfection, jusqu'à des félicités et des immortalités terrestres évidemment incompatibles avec sa nature. Perfection est le mot d'un autre monde; vicissitude est le nom de celui-ci.

Ils ne le savent pas, mais ils l'attestent par la frénésie même de ces illusions qu'ils donnent aux masses en les éprouvant d'abord. Le matérialisme, cette maladie du dernier siècle, est, à leur insu, au fond de toutes ces illusions de la chair, excepté chez Victor Hugo, trop divin pour se matérialiser.