Si la nature ou si la FORCE DES CHOSES, ce qui est le même mot, condamne tout le genre humain, riches et pauvres, puissants ou impuissants, exploitateurs ou exploités, travailleurs de la main ou travailleurs de l'esprit (car tout le monde travaille ou souffre selon ses facultés), si la force des choses, ce FAIT ACCOMPLI, les condamne tous par leur nature bornée, par l'imperfection de leurs organes, par leurs conditions nécessairement diverses, par leurs misères à peu près égales, les condamne, dis-je, à un tâtonnement éternel, à des souffrances modérées chez les heureux, intolérables chez les mal partagés du sort, à vivre en commun sur le même globe, aspirant à une meilleure répartition de ce qu'on appelle mal et de ce qu'on appelle bien; il faut, de toute nécessité, ou qu'ils s'entretuent ou qu'ils s'entr'aident.
S'ils s'entretuent, la même dose de mal, multipliée au centuple pour les survivants par le mal de la haine et par l'impossibilité de la répartition, se retrouvera entre eux le lendemain du cataclysme.
S'ils s'entr'aident, ils seront toujours misérables par la force des choses naturelles, mais ils apporteront à leurs misères tous les adoucissements que leur triste organisation comporte, et que l'assistance mutuelle nous commande au nom de la conscience et de Dieu.
XXXIII.
La société, tout imparfaite qu'elle est, parce qu'elle est l'expression d'un être imparfait, est le grand fait accompli des siècles. Il faut le reconnaître ou s'appeler Titan; tout remettre en question, comme les utopistes; se constituer en état de révolte radicale contre la forme de l'humanité tout entière, c'est-à-dire en état de démence et de frénésie contre la FORCE DES CHOSES, cette souveraineté absolue de Dieu.
Que la société, sans cesse pénétrée de l'esprit divin, qui est un esprit de paix et non de guerre, s'interroge sans cesse elle-même pour savoir ce qu'elle peut introduire d'améliorations pratiques dans ses formes et dans ses lois sans faire écrouler l'édifice, qu'elle s'appelle tour à tour oligarchie, aristocratie, monarchie, démocratie, république, selon que la force des choses, la tradition, l'innovation, lui indique dans quelle région de la hiérarchie humaine se trouve le plus de droit, de force conservatrice, d'autorité nécessaire, de lumière législative, de responsabilité et de passion du bien général. C'est l'acte même de la vie sociale; c'est la pulsation du pouls, c'est le battement du cœur de l'humanité; ce sont quelquefois les changements d'attitude, debout ou assis, des peuples en révolution; c'est la FORCE DES CHOSES en législation.
Mais qu'on fasse espérer aux peuples, fanatisés d'espérances, le renversement à leur profit des inégalités organiques créées par la FORCE DES CHOSES, et maintenues par la nature elle-même sous peine de mort; qu'on leur persuade que les deux bases fondamentales de toute société non barbare, la propriété et la famille, ces deux constitutions de Dieu et non de l'homme, peuvent être déplacées par le radicalisme sans que tout s'écroule à la fois sur la tête des radicaux comme des conservateurs, c'est là le rêve, c'est là la démence, c'est là le sacrilége, c'est le drapeau rouge ou le drapeau noir de la philosophie sociale! Tout ce qu'il y a de raison, de bon sens, de lumière dans l'intelligence humaine, doit se rallier et protester contre ces doctrines qui seraient le suicide de l'humanité.
On peut y pousser son siècle de deux manières: soit par la violence et par le levier de la loi agraire, comme Catilina à Rome et Babeuf à Paris; soit par l'excès des tendances égalitaires et par la magie séductrice d'un idéal plus beau que nature, comme Victor Hugo et les utopistes.
Malgré ses protestations sincères et courageuses contre toute coercition violente à ses fins, la seule magie de son éloquence, les seuls mirages de ses promesses, la seule séduction de ses songes dorés, font de son livre un livre malsain de fait. Il est trop beau pour être innocent. Il ne sait pas dire à la société humaine d'assez rudes vérités; il lui masque la face impassible de la FORCE DES CHOSES; il la soulève contre le fait accompli; il la flatte plus qu'il ne l'éclaire; il donne tort partout à la société contre la misère, contre la nécessité, contre le crime; il lui reproche ses impuissances.
Les utopistes sont souvent plus à craindre que les scélérats eux-mêmes, parce qu'on ne s'en défie pas et qu'on aime ses flatteurs. Platon, Fénelon, Morus, ont peut-être fait verser autant de sang que Catilina. Que Victor Hugo prenne garde à ce côté de son génie! et qu'avant d'énoncer sa théorie du progrès sans limites, il étudie profondément la FORCE DES CHOSES, la loi de la nature, incommutable comme la nature elle-même.