En continuant de monter l'escalier sombre et à spirale du Cayla, on rencontrait çà et là de petits paliers de quelques marches détachées du grand escalier, qui formaient un angle rentrant sous une porte en rosace, donnant entrée à quelques séries de petits appartements, et enfin, très-haut, aux chambres des domestiques.
Le premier de ces repos ouvrait sur trois chambres, au-dessus du salon, qu'habitaient mademoiselle Eugénie de Guérin et sa petite sœur.
La chambre de mademoiselle de Guérin était un peu plus ornée que celle d'une servante; le lit était sans rideaux, cependant une petite table sans tapis était entre les deux fenêtres; des livres pareils à ceux du salon, et quelques feuilles de papier à moitié écrites d'une fine écriture, étaient épars çà et là sur la table et sur les fauteuils. Deux ou trois petits cadres de portraits, cloués contre les murailles, attestaient ses amitiés ou ses préférences en hommes ou en femmes. Des ouvrages de contemplation et le livre des livres pour les âmes qui aiment à s'entretenir avec Dieu, le livre qui s'appelle d'abord Consolations, l'Imitation, était en permanence sur la table de nuit, comme une fleur séchée et effeuillée dont on a respiré mille fois tous les parfums, mais qu'on garde pour les respirer encore. Un crucifix en ivoire, héritage de sa mère, reposait sur la cheminée; un chapelet, rarement oisif, était enroulé autour du cou et pendait jusqu'aux pieds du Christ. On voyait qu'en rentrant de la petite église d'Andillac on l'avait déposé là le matin pour le reprendre le soir, à l'heure où le soleil baissant fait sentir le besoin de prier.
IX.
Voilà Je château pour le dedans. Quant à son aspect contemplé du dehors, rien n'annonçait ni prétention ni orgueil dans le style ou dans la construction du Cayla; il ne se distinguait des grosses fermes du pays que par un porche à moitié démoli avançant sur le perron, par les deux rainures d'un pont-levis sur le milieu desquelles le marteau symbolique de 1793 avait effacé les vieilles armoiries de la famille des Guérin, et par un large pan de toit qui recouvrait le principal corps de bâtiment entre les constructions inégales et successives des derniers siècles.
X.
Tel apparaissait le château du Cayla, vieux nid démantelé, qu'habitaient encore les jeunes rejetons de l'ancienne famille, heureux et riches tant qu'ils ne le quittaient pas, pauvres et réduits aux dernières conditions de la société aussitôt qu'ils en sortaient pour chercher dans le monde leur ancienne place.
Ce monde n'était plus fait à leur mesure. Les filles n'avaient point de dot; le fils, aucun moyen d'éducation ni d'avancement. Il fallait vivre là, ou s'abaisser aux plus vulgaires occupations de la vie pour végéter ailleurs.
On conçoit quelle mélancolie incurable devait être le fond des pensées de ces quatre ou cinq solitaires, riches de passé, dénués d'avenir; condamnés à languir dans ce petit domaine, ou à être submergés par la loi de la société en sortant.
Les filles pouvaient attendre un hasard heureux de mariage sans dot, avec quelque gentilhomme veuf ou suranné des environs, ou se vouer généreusement au célibat pour laisser à leur frère leur petite fortune après la mort de leurs parents. C'est le parti que mademoiselle Eugénie de Guérin prit de bonne heure, martyre obscure de deux abnégations volontaires, l'une pour remplacer l'épouse morte dans la maison et dans le cœur de son père, l'autre pour remplacer la mère absente auprès de son frère enfant.