On sortait de la cuisine par un long corridor enfumé qui conduisait à la salle à manger, où la nappe n'était guère mise que les jours de cérémonie et quand on avait des hôtes à la maison; les autres jours, on prenait les repas avec les domestiques, qui dînaient debout ou à l'extrémité de la nappe écrue.
Au-delà de la salle à manger, on montait par un escalier tournant de quelques marches dans la chambre qui servait de salon à la famille, et dont une grande fenêtre cintrée ouvrait sur les jardins, en plein midi, un peu plus élevée que le côté des cuisines. Du salon on passait dans la chambre conjugale, où couchait M. de Guérin le père, ouvrant aussi sur le jardin.
On reconnaissait à un papier encore propre sur les murs, à quelques meubles élégants et aux rideaux du vaste lit à colonnes, les réparations que le maître de la maison avait fait faire à l'époque de son mariage pour y recevoir sa charmante femme; hélas! elle y était morte jeune encore, à son quatrième enfant, et entre le lit et la cheminée un portrait d'un peintre ambulant y avait laissé sa douce et mélancolique image. Le père et les enfants, à chaque anniversaire du mariage ou de la mort, ornaient ce cadre unique, et pour ainsi dire vivant, de branches de myrte, d'immortelles, et de quelques grappes de houx tressées en couronnes.
M. de Guérin habitait seul cette chambre sanctifiée par son souvenir; un prie-Dieu en noyer, recouvert de tapisserie sous les genoux et sous les coudes par madame de Guérin, gisait devant son portrait et servait maintenant à M. de Guérin et aux enfants pour prier en se remémorant leur épouse et leur mère.
Une table couverte de poussière, et des fauteuils surchargés de livres et de papiers, entouraient la chambre. On voyait que le père de famille ne s'établissait pas d'une manière permanente dans le domicile où la mort était venue lui ravir la meilleure moitié de lui-même, mais qu'il se tenait prêt à partir aussitôt qu'il plairait à Dieu, et que ses enfants, dont il était tout à la fois le père et la mère, pourraient se passer de lui; son vrai séjour était au cimetière d'Andillac, où il allait entendre la messe tous les matins, les genoux sur la pierre de sa femme.
VII.
Le salon dans lequel il passait la soirée avec ses enfants, et quelquefois avec ses hôtes, ses parents, ou ceux de sa femme, et le vieux curé d'Andillac, conservait aussi quelques traces d'élégance de l'ancienne cour: une cheminée antique, une glace, une pendule, un canapé, des fauteuils et des chaises de tapisserie. Une large fenêtre, presque toujours ouverte sur les jardins, le soleil qui y entrait par les beaux jours, la vue assez étendue des carrés de légumes encerclés d'arbres à fruits, plus loin les cimes grêles, mais vertes, des vergers, puis les prés en pente, puis le ruisseau, l'écluse, le moulin, puis enfin les collines, qui fermaient la vallée d'un rideau de cultures, de champs et de châtaigniers, y répandaient plus de jour, de lointain et de gaieté que dans le reste de la demeure; la famille y passait une partie du jour.
Il y avait des livres sur la cheminée et sur la table à jeu du milieu: on n'y jouait jamais, mais on y lisait beaucoup. La nature des ouvrages rappelait les occupations sérieuses du père, du fils, et surtout de la fille aînée, mademoiselle Eugénie de Guérin, qui remplaçait la mère par nécessité, par vertu et par goût, auprès de son frère Maurice et de sa plus jeune sœur. C'étaient presque tous des livres de dévotion ou d'histoire, et çà et là quelques romans choisis de Walter Scott, le barde posthume des Stuarts, auteur justement adoré des légitimistes français.
VIII.
M. de Guérin, émigré dès son enfance et rentré tout jeune de l'émigration, en avait rapporté au Cayla cette foi antique et robuste de caste et de famille, qui était plus enfoncée dans son cœur que les fondements de son ancien manoir dans le rocher d'Andillac.