XXII.

Le 25 décembre.

«Voilà Noël, belle fête, celle que j'aime le plus, qui me porte autant de joie qu'aux bergers de Bethléhem. Vraiment, toute l'âme chante à la belle venue de Dieu, qui s'annonce de tous côtés par des cantiques et par le joli carillon.

«Rien à Paris ne donne l'idée de ce que c'est que Noël. Vous n'avez même pas la messe de minuit.

«Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de dessous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n'avions pas froid; l'air d'ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d'allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je t'assure, et je t'aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains: toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet: c'était triste de le voir fondre et diminuer goutte à goutte.

«Je couchai au presbytère; la bonne sœur du curé me retint, me prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se chauffer ici, au grand feu de la bûche de Noël.

«Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et l'âme. Aujourd'hui que voilà le soleil, je reprends vie et m'épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s'ouvre qu'au soleil.

«Voilà donc mes dernières pensées, car je n'écrirai plus rien de cette année; dans quelques heures c'en sera fait, nous commencerons l'an prochain. Oh! que le temps passe vite! Hélas! hélas! ne dirait-on pas que je le regrette? Mon Dieu! non, je ne regrette pas le temps, ni rien de ce qu'il nous emporte; ce n'est pas la peine de jeter ses affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l'œil sur la vie.

«Mon cher ami, où serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l'an prochain? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut? Dieu le sait, et je suis là à la porte de l'avenir, me résignant à tout ce qui peut en sortir.

«Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi, pour Éran, pour tous ceux que j'aime. C'est le jour des étrennes, je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment, sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j'y demeure, moins je m'y plais; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont autant de pas vers l'autre monde. Ce n'est aucune peine ni chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais; c'est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L'heure sonne, c'est la dernière que j'entendrai en t'écrivant; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir.