Le costume habituel du Tasse était, ajoute Manso, conforme à la gravité et à la simplicité de goût d'un homme qui se respecte lui-même jusque dans ses vêtements. Son vêtement ordinaire, dès sa jeunesse, était toujours noir, sans aucun des ornements et des broderies en usage de son temps; il n'était, en général, suivi que d'un seul page; mais, quoique sobre, son costume était éloigné de la négligence. Il aimait le linge blanc et fin, et il en faisait faire d'amples provisions; mais il le portait sans lacet et sans broderie. Pour ses aliments, il n'aimait que les choses légères, douces, sucrées; il avait une invincible répugnance à tout ce qui était fort ou amer; il ne buvait que de l'eau légèrement coupée des vins liquoreux de Grèce et de Chypre; tout était tempéré dans ses goûts comme dans son âme. Sa conversation, sans vivacité et sans saillies, coulait de ses lèvres avec naturel, lenteur et mélancolie; il ne causait point pour éblouir, mais pour se répandre dans le sein de l'amitié, soit par retour de sa pensée sur les adversités de son berceau, soit par pressentiment de ses malheurs futurs. L'ombre de la mélancolie, planant sur ses traits, mêlait un intérêt tendre et une pitié vague à l'admiration que son nom et sa personne inspiraient partout où il paraissait.
Tel est le portrait minutieux qu'un contemporain et un ami trace du Tasse; ce portrait est parfaitement conforme à celui que nous possédons nous-même, copié sur le portrait original, peint sur le Tasse vivant à Florence, et qui nous a été prêté par notre illustre ami, le marquis Gino Caponi, homme digne de vivre dans sa galerie en société avec ces grands hommes de sa patrie.
XV.
La mort du pape interrompit brusquement ces fêtes à Ferrare. Le cardinal Louis d'Este partit pour Rome afin d'assister au conclave; Torquato resta à Ferrare. Pendant l'absence de son protecteur les deux princesses ses sœurs, Lucrézia et Léonora d'Este, filles de Renée de France, admirent le jeune poëte dans leur familiarité. Lucrézia, l'aînée, avait trente et un ans; la seconde, trente. Toutes deux d'une beauté célèbre, quoique différente, et d'un esprit cultivé, elles rassemblaient dans leur personne la grâce de la France et la passion de l'Italie. L'une et l'autre avaient reçu dans le palais lettré de Ferrare l'éducation presque virile des maîtres, des philosophes et des poëtes les plus éminents de ce siècle. Léonora, à ces études sévères, avait joint l'étude de la poésie et excellait elle-même dans la langue des vers. D'une beauté plus idéale et plus délicate que sa sœur, elle évitait souvent, sous prétexte d'une santé plus frêle, les cérémonies et les fêtes de la cour. Renfermée et recueillie dans ses appartements et dans ses jardins hors de la ville, elle n'apparaissait qu'entourée du mystère de sa vertu et de son génie. Ses charmes, plus voilés, n'en avaient que plus de prestige: elle était la divinité cachée de tous les courtisans, de tous les princes, de tous les poëtes de Ferrare ou de l'Italie. Son entretien avait la grâce, le demi-jour et la douce intimité de sa vie; cette tristesse attendrissait les cœurs, mais la piété de son âme, toute consacrée aux pensées divines, décourageait l'amour. On n'osait aimer une beauté transfigurée en angélique apparition, au milieu d'une cour galante et souvent licencieuse d'Italie. L'impression que Léonora fit sur le Tasse, la première fois qu'il la vit dans une des dernières fêtes du mariage d'Alphonse et de Barbara, se devine plus qu'elle ne s'exprime dans quelques vers de sa pastorale de l'Aminta, qu'il écrivait pendant l'absence du cardinal d'Este.
«Ah! que vis-je alors! s'écrie le poëte, déjà touché à son insu, qu'entendis-je!... Je vis des divinités célestes et charmantes, et, parmi ces nymphes et ces sirènes... je restai frappé de stupeur, et je me sentis tout à coup grandir moi-même à la hauteur de ce que j'admirais... Rempli d'une vie inconnue, inondé d'une divinité intérieure toute nouvelle... je chantais les exploits et les héros, dédaignant désormais les humbles idylles...»
XVI.
Cependant, soit que la distance et le respect eussent intimidé l'aveu de ces sentiments pour Léonora d'Este, soit qu'il eût voulu dérober sous un autre nom les hommages poétiques secrets qu'il adressait dans son cœur à Léonora, le Tasse affecta de célébrer quelque temps dans ses vers une autre beauté de la cour de Ferrare. C'était Lucrézia Bendidio, jeune fille d'illustre naissance, à laquelle presque tous les poëtes du temps adressaient leurs soupirs et leurs sonnets. Mais Lucrézia favorisait les vœux d'un autre courtisan, poëte aussi, nommé Pigna, et qui était secrétaire et favori du duc régnant, Alphonse II. Léonora elle-même prévint le Tasse du danger de cette rivalité poétique avec un homme si puissant sur l'esprit de son frère. Le poëte se tut et chanta sous des noms de nymphe ou de bergère le seul et véritable objet de sa passion.
La nouvelle de la dernière maladie de son père l'arracha pour quelque temps aux séductions et aux dangers de la cour de Ferrare. Le duc de Mantoue avait pris soin de la vieillesse de Bernardo Tasso, il l'avait nommé gouverneur de la petite forteresse d'Ostie sur le Pô. C'est là que le père du Tasse expira après une courte maladie, à l'âge de soixante-seize ans, le 4 septembre 1569. Torquato était arrivé à temps à Ostie pour recevoir les adieux et les bénédictions de ce tendre père. Son héritage, dilapidé d'avance par des serviteurs avides et infidèles, ne suffit ni aux frais de sa maladie ni à ceux de ses funérailles. Torquato consacra à ces pieux devoirs quelques ducats empruntés sur gage aux juifs usuriers de Ferrare. L'infortuné Bernardo, consolé au moins par la présence de son fils, n'avait témoigné à sa dernière heure que la joie d'aller rejoindre, dans le sein de Dieu, cette Porcia qu'il avait tant aimée, et de laisser sur la terre, pour perpétuer son nom, un fils dont la tendresse et la gloire naissante le récompensaient de ses longues adversités.
XVII.
Après avoir remercié le duc de Mantoue de la protection qu'il avait donnée à son père, le Tasse se hâta de retourner à Ferrare pour assister au mariage de la sœur de Léonora, Lucrézia d'Este, avec le prince d'Urbin, Marie de la Rovère. L'isolement dans lequel le mariage de sa sœur laissa Léonora à la cour de Ferrare parut redoubler encore l'inclination qui la portait vers le Tasse. Cette faveur de la princesse pour le poëte était trop pure pour qu'elle cherchât à la dérober aux regards des courtisans. Léonora, idole du peuple de Ferrare par sa beauté et par ses talents poétiques, avait en même temps une si juste réputation de vertu et de piété qu'on la regardait dans tout le duché comme l'intermédiaire visible de la Providence, et qu'on attribuait à ses prières la vertu surnaturelle de fléchir le ciel et d'écarter les fléaux. On trouve une trace de cette croyance populaire dans les vers d'un poëte du temps, Philippe Binaschi: