«Mais, avant de paraître devant celui pour lequel tu n'es qu'un indigne hommage,» dit-il à son poëme, «présente-toi d'abord à celui qui fut choisi par le ciel pour me donner, de son propre sang, la vie; c'est par lui que je chante, que je respire, que j'existe, et, s'il y a quelque chose de bon en moi, c'est de lui seul que j'ai tout reçu!»
Le père s'affligea d'abord, puis s'enorgueillit bientôt après de cette œuvre imparfaite et prématurée, mais merveilleuse, dit-il, dans ses lettres, d'un enfant de dix-sept ans! Il consentit à l'impression du poëme, et autorisa son fils à renoncer à l'étude de la jurisprudence, pour se livrer tout entier à l'étude des lettres et à la philosophie. La renommée naissante dont la publication du poëme de Rinaldo entoura le nom de Torquato le fit convier par l'université de Bologne à venir honorer ses leçons de sa présence. C'est à Bologne qu'il chercha, avec l'instinct du génie, le sujet d'une épopée moderne égale aux grandes épopées nationales d'Homère et de Virgile, et qu'il trouva ce sujet dans les croisades. Cette épopée avait sur l'Iliade et l'Énéide l'avantage d'être universelle dans le monde alors chrétien. La religion commune est une patrie commune; il y eut dans le choix du sujet autant de génie que dans le poëme lui-même; les croisades, qui avaient été l'héroïque folie des siècles précédents, étaient restées la tradition héroïque des peuples chrétiens. Celui qui ferait de ces traditions une épopée chrétienne serait assisté dans son œuvre, non-seulement par l'imagination, mais par la foi des hommes; il serait l'Homère d'un culte vivant au lieu d'être l'Homère de fables mortes.
Torquato, de plus, était sincèrement et tendrement religieux; il se sentait poussé vers son poëme non-seulement par la poésie, mais par la piété; c'était le croisé du génie poétique, aspirant à égaler, par la gloire et par la sainteté de ses chants, les croisés de la lance qu'il allait célébrer. Les noms de toutes les familles nobles ou souveraines de l'Occident devraient revivre dans ce catalogue épique de leurs exploits, et attirer sur le poëte la reconnaissance et la faveur des châteaux et des cours. Les croisades étaient le nobiliaire de l'Europe, le poëte serait l'arbitre et le distributeur de l'immortalité parmi les descendants de ces familles; enfin le poëte n'était pas seulement poëte dans Torquato, il était chevalier. Un sang héroïque coulait dans ses veines, il rougissait de polir des vers au lieu de tenir l'épée de ses pères; célébrer des exploits guerriers lui semblait associer son nom aux héros qui les avaient accomplis sur les champs de bataille; la religion, la chevalerie et la poésie, la gloire du ciel, celle de la terre, celle de la postérité, se réunissaient pour lui conseiller cette œuvre. Les poëtes, en ce temps, étaient les héros de l'esprit au niveau des héros de l'épée; le chevalier ne dérogeait pas en célébrant dans ces chants les hauts faits dont il avait la source dans son sang, l'idéal dans son âme. Tels furent les instincts qui portèrent le Tasse à choisir pour gloire l'épopée, et pour sujet les croisades.
La première esquisse de ce poëme, et quelques centaines de vers des premiers chants conservés à Rome dans la bibliothèque du Vatican, donnent la date précise de la pensée du Tasse en 1564. De Bologne, il se rendit à Mantoue pour rejoindre son père; mais, quand il arriva à la cour de Mantoue, son père en était déjà reparti pour retourner à Rome. Torquato, présenté à la cour de Ferrare par une de ses protectrices, Claudia Rangoni, fut enfin admis à titre de chevalier et de courtisan officiel parmi les familiers du cardinal d'Este, frère du prince régnant à Ferrare.
XIV.
Les princes de la maison souveraine d'Este, une des plus puissantes d'Italie, étaient les seconds Médicis de l'Italie en deçà des Apennins; les armes, les lettres, les arts, les grandes charges à la cour des papes, les cardinalats, les papautés même, fréquents dans leur maison, leurs richesses enfin, faisaient de la cour de ces princes, à Ferrare, une autre Rome, une autre Florence. La cour de Léon X lui-même n'a pas été illustrée, parmi les siècles, par deux noms plus immortels que les noms de l'Arioste et du Tasse, ces deux clients de ces grands Mécènes du seizième siècle à Ferrare.
Le prince régnant à Ferrare, au moment où le Tasse entrait au service du cardinal d'Este son frère, était Alphonse II, fils et successeur d'Hercule II. Alphonse était, selon l'historien le mieux informé, Muratori, brave, juste, magnifique, religieux, passionné pour la gloire des lettres et des arts; ces qualités, dit-il, étaient obscurcies dans ce noble caractère par un mélange d'orgueil, de caprice, de susceptibilité, de ressentiment implacable contre ceux dont il croyait avoir reçu quelques offenses. Le luxe de sa cour éclipsait même celui des Médicis; l'écrivain français Montaigne, à l'occasion de sa visite à Ferrare, s'extasie, dans ses notes de voyages, sur la prodigieuse splendeur de cette cour, sur le nombre des courtisans, et sur la magnificence des fêtes et des costumes. La cour du cardinal Louis d'Este, le plus jeune des frères d'Alphonse II, se composait de plus de cinq cents chevaliers, courtisans, officiers ou serviteurs.
Ce jeune prince, que Torquato Tasso avait connu dans son adolescence à Rome, avait toutes les qualités de son frère, mais il y joignait de plus la constance dans ses amitiés, la modestie, la solidité et la grâce du caractère qui le faisaient adorer; il reçut Torquato en ami plutôt qu'en maître, ne lui demandant pour tout service que d'illustrer sa cour et sa famille par l'éclat de renommée littéraire qui commençait à rayonner de son nom. Le Tasse admis, dès le premier jour, dans la familiarité intime du cardinal, fut témoin, peu de temps après son arrivée à Ferrare, de l'entrée solennelle de Barbara, fille de l'empereur d'Allemagne Ferdinand Ier, et sœur de l'empereur Maximilien II, qui venait épouser le duc de Ferrare, Alphonse II. Pendant les fêtes, tournois et spectacles donnés à l'occasion de ce mariage, et qui durèrent six jours et six nuits, le Tasse fut présenté à Lucrézia et à Léonora, les deux charmantes sœurs du duc et du cardinal. Ces princesses accueillirent le jeune favori de leur frère, dont elles connaissaient déjà les vers par le Rinaldo, comme un homme qui mériterait bientôt la faveur du monde, et qui promettait un rayon de plus à la gloire de leur maison. L'extrême jeunesse et la beauté pensive de Torquato ajoutèrent l'attrait et la tendresse à cet accueil. La nature, en effet, semblait s'être complu à personnifier la poésie dans le poëte; son portrait par le marquis Manso, son ami, qui l'avait décrit dans son adolescence, à Sorrente et à Rome, rappelle le gracieux portrait de Raphaël d'Urbin, le génie enfant, avec un trait de plus dans le regard, la fierté martiale du chevalier qui sent l'héroïsme dans son sang.
«Torquato,» dit le marquis Manso, qui l'avait revu après ses malheurs et à un autre âge, «était un homme si accompli de forme, de stature et de visage, que, parmi les hommes de la plus haute taille, il pouvait être admiré comme un des plus imposants et des plus merveilleusement proportionnés; son teint était frais, coloré, bien que dès sa jeunesse les études, les veilles, et plus tard les revers et les souffrances, eussent donné un peu de pâleur et de langueur à ses traits. La couleur de ses cheveux et de sa barbe tenait le milieu entre le noir et le blond, dans une telle proportion cependant, que le sombre l'emportait sur le clair, mais que ce mélange indécis des deux teintes donnait à sa chevelure quelque chose de doux, de chatoyant et de fin; son front était élevé et proéminent, si ce n'est vers les tempes, où il paraissait déprimé par la réflexion; la ligne de ce front, d'abord perpendiculaire au-dessus des yeux, déclinait ensuite vers la naissance de ses cheveux qui ne tardèrent pas à se reculer eux-mêmes vers le haut de la tête, et à le laisser de bonne heure presque chauve; les orbites de l'œil étaient bien arqués, ombreux, profonds et séparés par un long intervalle l'un de l'autre; ses yeux eux-mêmes étaient grands, bien ouverts, mais allongés et rétrécis dans les coins; leur couleur était de ce bleu limpide qu'Homère attribue aux yeux de la déesse de la sagesse et des combats, Pallas; leur regard était en général grave et fier, mais ils semblaient par moments retournés en dedans, comme pour y suivre les contemplations intérieures de son esprit souvent attaché aux choses célestes; ses oreilles, bien articulées, étaient petites; ses joues plus ovales qu'arrondies, maigres par nature et décolorées alors par la souffrance; son nez était large et un peu incliné sur la bouche; sa bouche large aussi et léonine; ses lèvres étaient minces et pâles; ses dents grandes, régulièrement enchâssées et éclatantes de blancheur; sa voix claire et sonore tombait à la fin des phrases avec un accent plus grave encore et plus pénétrant; bien que sa langue fût légère et souple, sa parole était plutôt lente que précipitée, et il avait l'habitude de répéter souvent les derniers mots; il souriait rarement, et, quand il souriait par hasard, c'était d'un sourire gracieux, aimable, sans aucune malice et quelquefois avec une triste langueur; sa barbe était clair-semée et, comme je l'ai déjà dépeinte, d'une couleur de châtaigne; il portait noblement sa tête sur un cou flexible, élevé et bien conformé; sa poitrine et ses épaules étaient larges, ses bras longs, libres dans leurs mouvements; ses mains très-allongées mais délicates et blanches, ses doigts souples, ses jambes et ses pieds allongés aussi, mais bien sculptés, avec plus de muscles toutefois que de chair; en résumé, tout son corps admirablement adapté à sa figure; tous ses membres étaient si adroits et si lestes que, dans les exercices de chevalerie, tels que la lance, l'épée, la joute, le maniement du cheval, personne ne le surpassait. Cependant, ajoute Manso, il ne parlait pas en public, devant les princes ou devant les académies avec autant de force, d'assurance et de grâce dans l'accent, qu'il y avait de perfection dans le style et dans les pensées, peut-être parce que son esprit, trop recueilli dans ses pensées, portait toutes ses forces au cerveau, et n'en laissait pas assez pour animer le reste de son corps; néanmoins, dans toutes ses actions, quelque chose qu'il eût à dire ou à faire, il découvrait à l'observateur le moins attentif une grâce virile et une mâle beauté, principalement dans sa contenance, qui resplendissait d'une si naturelle majesté qu'elle imposait, même à ceux qui ne savaient pas son nom et son génie, l'admiration, l'étonnement et le respect.»
Manso dit que Torquato avait la vue courte et faible par la continuelle lecture à laquelle il se livrait sans repos, et même par celle de sa propre écriture prodigieusement fine et souvent illisible.