C'est dans cette tristesse de cœur et dans cette gêne de son père à Rome que Torquato, séparé de sa mère par la mort, et de sa sœur Cornélia par l'absence, contracta cette mélancolie, charme de ses vers, malheur de son existence. Ceux dont l'enfance fut triste ne renaissent jamais complétement à la joie, dit Sénèque, dans des vers qui semblent d'hier:

Pectora longis habitata malis
Non sollicitas ponunt curas;
Proprium hoc miseros sequitur vitium,
Nunquam rebus credere lætis,
Redeat felix fortuna licet.

«Les cœurs comprimés par de longues et précoces infortunes ne déposent jamais complétement les soucis qui ont pesé sur leur jeunesse; c'est le propre des malheureux de ne jamais croire aux choses heureuses, même quand la fortune souriante revient à eux.»

On voit dans une lettre du jeune Torquato écrite de Rome, à cette époque, à la belle et puissante protectrice de tous les génies et de toutes les adversités, la célèbre Vittoria Colonna, combien ce jeune homme sentait prématurément les malheurs de son père et de sa sœur. C'est pour cette sœur demeurée en captivité à Naples que Torquato implorait Vittoria Colonna.

«Assister un pauvre gentilhomme qui, sans aucun tort de sa part et pour demeurer, au contraire, fidèle à l'honneur, est tombé dans le malheur et dans l'indigence, est le privilége d'un esprit noble et magnanime tel que le vôtre; et sans cette assistance, Madame, mon pauvre vieux père mourra bientôt de désespoir, et vous perdrez en lui un de vos admirateurs les plus affectionnés et les plus dévoués. Le porteur de cette lettre vous dira que Scipion Rossi, mon oncle, veut marier ma sœur avec un pauvre gentilhomme qui ne lui promet qu'une vie misérable. C'est une grande infortune, Madame, de perdre ses richesses, mais la pire est de se dégrader du rang où la nature nous fit naître. Mon pauvre vieux père n'a plus que nous deux, et, depuis que le sort lui a enlevé sa fortune et une femme qu'il aimait plus que son âme, il ne peut penser sans désespoir à être privé par la cupidité de ses oncles d'une fille chérie, dans le sein de laquelle il espérait reposer le peu de jours qui lui restent à vivre. Nous n'avons plus d'amis à Naples, nos parents y sont nos ennemis; et, à cause de ces circonstances, chacun craint de nous tendre la main.... Mon angoisse est telle, excellente dame, que le désordre de mon esprit se communique à mes paroles; c'est à Votre Excellence à se représenter l'excès des peines qu'il m'est impossible d'exprimer!»

Pendant ces touchantes et vaines démarches de son fils pour délivrer sa sœur de la tyrannie de ses oncles et pour soulager son père, ce pauvre père exhalait sa douleur de la perte de Porcia dans une ode égale aux plus amoureuses complaintes de Pétrarque. La poésie, l'indigence, la mort, les larmes, la religion, l'adolescence, la vieillesse, également dépourvues de secours dans le grenier d'un cardinal à Rome, étaient le père et la mère, comme dit Job, du poëte futur de l'Italie.

L'approche de l'armée des Impériaux qui venaient assiéger Rome, et la crainte de tomber dans les mains des Espagnols, ses ennemis, chassèrent Bernardo de ce dernier asile; il envoya son fils à Bergame aux soins d'un prêtre de ses parents, pour achever son éducation. Quant à lui, seul, à pied, ne portant pour tout bagage que deux chemises et son poëme manuscrit d'Amadis, il se mit en route pour Ravenne et pour Venise, où il espérait faire imprimer son poëme. Heureusement pour lui, le duc d'Urbin, qui estimait son caractère et son talent, apprit par hasard son passage à travers ses États; il l'arrêta à Pesaro et lui donna l'hospitalité dans une maison de campagne située sur les collines qui entourent la ville, où les prairies, les bois, les eaux et la vue de la mer Adriatique, formaient un horizon inspirateur pour le poëte fatigué des vicissitudes du sort. Il s'y livra en paix, et dans la société lettrée de la cour du duc d'Urbin, à la révision de son poëme.

Pendant ce doux loisir du père, le jeune Torquato continuait ses études à Bergame, dans la maison d'une grande dame de la famille des Tassi, qui traitait l'enfant comme son fils. Elle se refusait par tendresse à le rendre à son père, qui l'appelait près de lui à Pesaro. Plus tard, Torquato y rejoignit son père. Le duc d'Urbin, charmé de la figure, du caractère et du talent précoce de Torquato, en fit le compagnon d'étude et l'ami de son propre fils Francisco. Un maître illustre, Corrado, présidait à l'éducation du prince et du gentilhomme. Une amitié qui survécut au malheur et à la mort du Tasse, et dont on trouve des traces touchantes dans les lettres du duc d'Urbin, ne tarda pas à éclore entre les deux adolescents. Le départ de Bernardo Tasso pour Venise, où il rappela bientôt son fils auprès de lui, interrompit malheureusement, après deux ans de repos, cette douce intimité. Il employait son fils à copier, à corriger et même quelquefois à achever son poëme. Cette occupation et la société des poëtes de Venise décidèrent de plus en plus la vocation du jeune Torquato vers la poésie. Il apprit avec horreur, à cette époque, que sa sœur Cornélia, mariée à un jeune gentilhomme de Sorrente nommé Sersale, avait été enlevée par les Turcs dans une des fréquentes descentes qu'ils faisaient sur les côtes d'Italie. Les angoisses du père et du fils se calmèrent bientôt en apprenant que les Turcs avaient respecté la rare beauté de Cornélia, et l'avaient rendue à son mari pour une modique rançon.

XIII.

La publication du poëme d'Amadis n'améliora pas le sort des deux proscrits. À l'exception du duc d'Urbin, qui continua à combler l'auteur de sa faveur et de ses bienfaits, Bernardo Tasso ne reçut des autres princes de France et d'Italie, auxquels il adressa son œuvre, que des louanges et des remercîments. Il se retira à Mantoue, et envoya Torquato étudier la jurisprudence à Padoue. Cette étude, si aride et si opposée aux études poétiques dont il avait pris l'habitude et l'exemple chez son père, rebuta le jeune homme. Il conçut, à Padoue, la première idée d'un poëme chevaleresque qui pût rivaliser avec l'Amadis de son père, et il écrivit en quelques mois le poëme du paladin Rinaldo. Il le dédia, à la fin du douzième chant, au cardinal Louis d'Este, son protecteur à Rome, et à son père Bernardo Tasso, dans des strophes attendries par la piété filiale.