Bernardo fut contraint de quitter sa femme à peine accouchée, pour suivre le prince de Salerne à la guerre en Piémont et en Espagne. Le vice-roi de Naples fut parrain de l'enfant; à son retour de l'armée, le père emmena sa femme et ses enfants à Salerne où il acheva le poëme d'Amadis. Conduit de là en Allemagne par le prince de Salerne, qui allait négocier avec l'empereur, il fut condamné comme rebelle au roi d'Espagne, par le vice-roi de Naples, et dépouillé, par confiscation, de sa maison à Salerne et de tous les trésors qu'elle contenait; sa femme Porcia, réfugiée à Naples, dans une situation presque indigente, y continua l'éducation de ses enfants. Logée dans une petite maison peu éloignée du collége des jésuites, elle conduisait elle-même, avant le lever du jour, le jeune Torquato, âgé de treize ans, une lanterne à la main, à la porte du collége; les progrès de l'enfant répondaient à la tendre sollicitude de la mère. Pendant ces années d'exil, le père, envoyé à Paris par le prince de Salerne, pour solliciter une seconde expédition française contre Naples, vivait retiré à Saint-Germain, retouchant son poëme d'Amadis et adressant des vers italiens à Marguerite de Valois. Désespérant de l'expédition française contre Naples, il se réfugia à Rome, où il reçut l'hospitalité dans le palais du cardinal Hippolyte d'Este. Il y avait donné rendez-vous à sa femme Porcia et à ses enfants; mais Porcia, persécutée à cause de son mari par le vice-roi de Naples, et par ses propres frères qui refusaient de lui payer sa dot, fut contrainte d'entrer dans un monastère et de prendre le voile au couvent de San-Festo.
Son fils, arraché de ses bras, obtint seul l'autorisation d'aller rejoindre son père à Rome; il raconte lui-même, dans la strophe suivante, le déchirement de deux cœurs que la fortune séparait pour toujours:
«La cruelle fortune m'arracha, presque encore enfant, du sein de ma mère; ah! je me souviendrai toujours, en soupirant, de quels baisers humides de ses larmes, et de quelles ardentes prières emportées, hélas! par les vents, elle attendrit nos adieux! Je ne devais plus jamais me revoir visage à visage avec celle qui me pressait dans ses bras, avec des nœuds si étroitement serrés et si inextricables. Ah! malheureux, je suivis comme Ascagne ou Camille, d'un pas chancelant, mon père errant sur la terre.»
L'infortuné père, en recevant son fils Torquato à Rome et en achevant son éducation, ne put jamais obtenir que les portes du couvent s'ouvrissent, à Naples, pour sa chère Porcia; elle mourut soudainement à Naples, soit de ses angoisses, soit du poison préparé par ses proches, qui craignaient qu'elle ne revendiquât un jour ses biens retenus par eux.
Nous possédons une lettre de Bernardo Tasso qui semble confirmer ces soupçons.
«La fortune,» dit-il dans cette lettre, «non contente de toutes mes adversités passées, vient, pour me rendre complétement malheureux, de m'enlever cette jeune et charmante femme, mon épouse, et de détruire par cette mort toute espérance de félicité pour moi, le seul soutien de mes pauvres enfants et la seule perspective de consolation qui me restât pour mes vieux jours; je la pleure nuit et jour et je m'accuse de sa mort, parce que je n'aurais jamais dû, par une vaine ambition de grandeur, ou par un attachement trop grand à mon prince, l'avoir abandonnée ainsi que mes petits enfants et le gouvernement domestique de ma maison, entre les mains non de ses frères, mais plutôt de ses plus cruels ennemis!... Mais Dieu l'a permis ainsi pour punir en elle mes propres iniquités, et pour empoisonner par sa mort le reste des jours, peut-être, hélas! trop longs, qui me restent à vivre!... Je déplore par-dessus tout la promptitude de cette mort, qui n'a été précédée que d'une maladie de trente-six heures, suite, comme je le conjecture, ou du poison ou d'un brisement de cœur. Je gémis sur le sort de ma fille, qui malheureusement pour elle reste vivante, jeune, sans direction, entre les mains de ses ennemis, sans autre ami que son misérable père, pauvre, âgé, loin d'elle et disgracié de la fortune. Je prie Dieu de m'accorder la patience, car, si mon désespoir et mes malheurs ne trouvent pas bientôt quelque remède, je ne sais ce qui adviendra de moi.
«Je fais les derniers efforts, ajoute-t-il, pour arracher ma pauvre fille des mains de ses ennemis, pour qu'il ne lui arrive pas ce qui est arrivé à sa malheureuse mère, laquelle (je le tiens pour avéré) a été empoisonnée par ses frères pour se libérer de sa dot.»
«Je sais,» dit-il dans une lettre à sa sœur Afra, la nonne de Bergame, «que plus j'adorai cette jeune femme, moins je devrais m'affliger de sa perte, puisque la mort est la fin de toutes les adversités dans l'océan desquelles elle était incessamment plongée à cause de moi. Quelle perspective humaine nous restait-il à lui offrir pour nous faire désirer la continuation de sa vie? Hélas! aucune... Avec une haute intelligence, avec autant de prudence que de vertus et de charmes, elle était restée par suite de mon bannissement dans une sorte de veuvage sans parents ou avec des parents pires que des étrangers; sans amis pour l'aider de leurs conseils dans l'adversité, en sorte qu'elle vivait dans un continuel état de crainte ou d'anxiété; elle était jeune, elle était belle; elle était si jalouse de son honneur que depuis mon exil elle avait souvent désiré d'être vieille et disgraciée de figure! Elle aimait tant notre fils Torquato et moi que, forcée de vivre loin de nous, sans espoir d'être jamais tranquille et heureux ensemble, son cœur était torturé de mille angoisses comme celui de Tityus, dévoré par les vautours; elle désirait vivre avec moi, fût-ce même en enfer,» ajoute-t-il. «Résignons-nous donc à ce qui finit ses peines!»
On voit par ces lettres que la mère du Tasse était une de ces femmes rares qui forment de leur sang les hommes supérieurs, poëtes, philosophes, héros. Les grandes mères font les grands fils: il n'y a presque pas d'exception à cette vérité dans l'histoire.