Il perdit son admirable mère vers 1837. Elle était souffrante et infirme depuis plusieurs années; il ne quittait ni sa maison ni son chevet, dans la rue des Écuries-d'Artois, où il est mort lui-même. Elle était sa société et son souci, comme si, au lieu d'être sa mère, elle eût été son enfant. Aucun soin ne lui coûtait pour elle; il était jaloux de ceux qu'il ne lui rendait pas. Elle mourut en le bénissant.
XIV.
Quelques années avant cette perte, il avait épousé, à Pau, Mlle Lydia Bunbury. C'était une jeune Anglaise, d'une candeur et d'une bonté modestes, qui lui assurait le bonheur; elle lui promettait aussi un jour une immense fortune.
Il jouit assez longtemps de cette fortune en espérance. Ses rêves d'or lui permettaient toutes les illusions de la bienfaisance. La perte irréparable d'un procès lui enleva tout. Il ne s'occupa qu'à consoler lui-même sa jeune femme.
Son angélique bonté, qui l'attacha à elle, lui tint lieu de tout; il n'avait point de dettes qui l'obligeassent à se dévouer à des créanciers; il avait des amis. Il avait l'estime et la gloire modeste de ses travaux auprès d'une épouse digne de son cœur; il fut pour elle ce qu'il avait été pour sa mère. Il la soigna malade jusqu'à la veille de sa propre mort. Elle connaissait toutes ses vertus, elle l'adorait: il l'aimait lui-même comme un enfant infirme. Il n'avait qu'une crainte, en se sentant atteint lui-même dans son principe de vie, c'était de mourir avant elle, et de la léguer à des mains étrangères. C'était comme une lutte de cœur à qui mourrait le premier. Quand elle fut morte, il y a quelques mois, il se sentit soulagé de son principal souci. Il attendit patiemment sa propre fin, qui ne pouvait tarder beaucoup.
J'ai compris, par moi-même, ce soulagement du cœur, quand Dieu daigne se charger du dépôt sacré que vous craignez de laisser après vous, sans affection et sans providence, ici-bas.
Que les âmes railleuses fassent une ironie de cette consolation du désespéré; Dieu qui la donne les juge: il suffit.
On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre désormais de ses préférences politiques, avait nourri l'espérance d'être appelé au rôle de gouverneur du Prince impérial. On a attribué à cette arrière-pensée sa présence à Compiègne pendant les fêtes de l'empire. L'année dernière, il n'était pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas à un rôle historique. Je lui en parlai un jour chez moi, tête à tête, sans approbation ni blâme. Il ne nia ni ne confirma ce bruit; il me jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait à ce sujet aucune ouverture. J'ignore sa pensée secrète à cet égard; le rôle était grand, et il était libre.
Ses opinions politiques étaient au fond monarchiques, mais ses mœurs, aristocratiques avant tout. La monarchie légitime pour le pays, pour lui une belle carrière militaire couronnée par une haute dignité et un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'était l'idéal de sa vie. 1830 avait tout renversé en lui. Il m'avait su gré de m'être retiré alors et d'avoir sacrifié toute ambition à l'honneur de mes affections.