Quand 1848 m'appela sur une autre scène inattendue, il ne me blâma pas, il me calomnia encore moins; il ne cessa pas d'être à mes côtés pour me donner applaudissement, courage et conseil.—«Vous faites, me disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux à faire: la république actuellement peut seule nous réunir et nous sauver. Marchez et combattez les excès, la France est avec vous!»
XVI.
Quand j'eus fini mon rôle, il quitta lui-même Paris et se retira quatre ans de suite dans sa retraite féodale de Touraine, mettant les forêts entre lui et le tumulte menaçant des élections, des ambitions, des dissensions civiles qui nous menacèrent tous. Il ne revint à Paris qu'après le coup d'État qu'il ne m'appartient pas de caractériser aujourd'hui. La monarchie de ses pères écartée, il ne lui restait que l'empire. Il était trop honnête homme et trop patriote pour chercher dans le socialisme un appui ou une vengeance. Il se repentait de l'avoir flatté et encouragé littérairement dans Chatterton, ce toast de vin de Champagne, au dessert d'une utopie mal conçue et malfaisante; il le redoutait pour la société comme la mort. République comme moi, empire comme Napoléon, celui qui le délivrerait de ce cauchemar des prolétaires était son idole. Il voulait un sauveur à tout prix, même au prix du parlementarisme, qu'il n'estimait pas plus que moi. Son honneur ne lui imposait pas les mêmes réserves. Il ne cacha point ses inclinations vers l'empire.
Il avait connu à Londres le jeune Napoléon sans lui donner ni encouragement ni promesses. Il ne voulait pas lui-même placer un obstacle de plus sur la route d'une restauration que son père avait ramenée de l'exil. Il se conduisit en homme d'honneur, et resta neutre entre la fortune possible et sa fortune arriérée. À son retour, le coup d'État avait prononcé; il se décida pour Napoléon. C'était le sauveur pour lui: il ne protesta pas contre ce qu'il appelait le salut. Il se déclara impérialiste modéré; cela ne l'empêcha pas de me voir, et cela ne m'empêcha pas de l'aimer. J'avais vu d'assez haut les choses pour ne pas accuser légèrement les hommes. Nous avions été amis depuis le premier jour, nous devions l'être jusqu'au dernier! Nous le fûmes. De grandes catastrophes venant de me frapper, je quittai Paris en m'informant de lui et en lui envoyant mes adieux. J'appris qu'il était mieux, et peu de jours après je lus la nouvelle de sa belle et douce mort dans les journaux. Nulli flebilior!
Que la France se souvienne qu'elle a perdu en lui un grand écrivain, un grand homme de bien, mais surtout le plus galant homme du siècle.
Adieu, mon cher Vigny! vous voilà arrivé, quoique plus jeune que moi, devant Celui qui nous crée et qui nous juge, dans ce monde où toutes nos petites passions meurent avant nous, où nous ne serons appréciés ni par nos amis ni par nos ennemis, mais sur le type éternel du bien ou du mal que nous avons fait! Vous n'avez fait que du bien! Je vous tends la main d'ici-bas, tendez-moi la vôtre de là-haut. Il n'y a plus d'hommes où vous êtes, il n'y a que l'Être infiniment bon. Vous êtes bon, allez à lui!
Lamartine.
XCVIe ENTRETIEN.
ALFIERI.
SA VIE ET SES ŒUVRES.
(PREMIÈRE PARTIE.)