«Pendant l'été précédent, que j'avais tout entier passé à Florence, comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontré, sans la chercher, une belle et très-aimable dame. Étrangère de haute distinction, il n'était guère possible de ne la point voir et de ne pas la remarquer, plus impossible encore, une fois vue et remarquée, de ne pas lui trouver un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les étrangers qui avaient quelque naissance étaient reçus chez elle; mais, plongé dans mes études et ma mélancolie, sauvage et fantasque de ma nature, et d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne voulus pas, à mon premier voyage, me laisser présenter dans sa maison. Néanmoins il m'était arrivé très-souvent de la rencontrer dans les théâtres et à la promenade. Il m'en était resté dans les yeux et en même temps dans le cœur une première impression très-agréable; des yeux très-noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) à une peau très-blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté un éclat dont il était difficile de ne pas demeurer frappé, et auquel on échappait malaisément. Elle avait vingt-cinq ans; un goût très-vif pour les lettres et les beaux-arts; un caractère d'ange, et, malgré toute sa fortune, des circonstances domestiques, pénibles et désagréables, qui ne lui permettaient d'être ni aussi heureuse ni aussi contente qu'elle l'eût mérité. Il y avait là trop de doux écueils pour que j'osasse les affronter.
«Mais dans le cours de cet automne, pressé à plusieurs reprises par un de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais assez fort, je me risquai à en courir le danger, et je ne fus pas longtemps à me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois, encore chancelant entre le oui et le non de cette flamme nouvelle, au mois de décembre je pris la poste, et je m'en allai à franc étrier jusqu'à Rome, voyage insensé et fatigant, dont je ne rapportai pour tout fruit que mon sonnet sur Rome, que je fis, une nuit, dans une pitoyable auberge de Baccano, où il me fut impossible de fermer l'œil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je passai et repassai par Sienne, où je revis mon ami Gori, qui ne me détourna pas de ces nouvelles chaînes, dont j'étais plus d'à moitié enveloppé; aussi mon retour à Florence acheva bientôt de me les river pour toujours. L'approche de cette quatrième et dernière fièvre de mon cœur s'annonçait heureusement pour moi par des symptômes bien différents de ceux qui avaient marqué l'accès des trois premières. Dans celles-ci, je n'étais pas ému, comme dans la dernière, par une passion de l'intelligence, qui, se mêlant à celle du cœur et lui faisant contre-poids, formait, pour parler comme le poëte, un mélange ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'impétuosité, avait cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, de plus durable. Telle fut la flamme qui, à dater de cette époque, vint insensiblement se placer à la tête de toutes mes affections, de toutes mes pensées, et qui désormais ne peut s'éteindre qu'avec ma vie. Ayant fini par m'apercevoir au bout de deux mois que c'était là la femme que je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le vulgaire des femmes, un obstacle à la gloire littéraire, et de voir l'amour qu'elle m'inspirait me dégoûter des occupations utiles, et rapetisser, pour ainsi dire, mes pensées, j'y trouvais, au contraire, un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui était bien, j'appris à connaître, à apprécier un trésor si rare, et dès lors je me livrai éperdument à elle. Et certes je ne me trompai pas, puisque, après dix années entières, à l'heure où j'écris ces enfantillages, désormais, hélas! entré dans la triste saison des désenchantements, de plus en plus je m'enflamme pour elle, à mesure que le temps va détruisant en elle ce qui n'est pas elle, ces frêles avantages d'une beauté qui devait mourir. Chaque jour mon cœur s'élève, s'adoucit, s'améliore en elle, et j'oserai dire, j'oserai croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son cœur, en s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle.»
XIII.
Deux écrivains très-remarquables, le premier par son zèle ardent pour la vérité, le second par le talent et le style, M. de Reumont, ministre de Prusse en Toscane, et M. Saint-René Taillandier, rédacteur de la Revue des Deux-Mondes, viennent de nous fournir des documents raisonnés sur cette liaison d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Nous allons nous en servir librement: cependant, sous beaucoup de rapports, j'en ai plus qu'eux dans ma mémoire. J'ai connu moi-même la reine détrônée à Florence; j'ai été très-lié avec ses amis les plus intimes à Paris en 1792; j'ai vu tous les jours M. Fabre de Montpellier, l'ami d'Alfieri et le successeur du poëte auprès de son amie, pendant qu'avant M. de Reumont je résidais à Florence, de 1820 à 1829.
XIV.
Qu'était-ce que le prétendant Charles-Édouard? qu'était-ce que la comtesse d'Albany? Le voici d'abord:
Charles-Édouard, petit-fils de Charles Ier, le roi décapité par Cromwell, était fils de Jacques III, le premier prétendant héroïque et malheureux, célébré par Walter Scott, le romancier des rois détrônés, qui venge les prétendants de l'histoire. Jacques III, après ses revers et sa fuite en Écosse, vivait à Rome, traité en roi par le pape. Il avait deux fils, Charles-Édouard d'abord, dont il est ici question, et le duc d'York, nommé, à vingt ans, cardinal. En 1745, Jacques III permit à son fils Charles-Édouard, alors très-jeune, d'aller tenter en Écosse la seconde aventure d'une restauration des Stuarts. Charles-Édouard débarque en Écosse, réunit les clans écossais; avec 50,000 francs et quelques armes il s'empare d'Édimbourg et gagne la bataille de Preston-Pans; en 1746 il est défait à l'irrévocable bataille de Culloden. Il fuit à travers les Orcades, et, après de tragiques aventures, il débarque en Bretagne, près de Morlaix, et se rend à Paris avec quelques amis compromis dans sa cause. Ni Louis XV, qui venait de conclure la paix avec l'Angleterre, ni l'Espagne, qui suivait la politique française, ni Frédéric le Grand, roi de Prusse, qui avait besoin de ménager l'Angleterre, tout en admirant et en célébrant de sa plume le jeune prétendant vaincu, ne consentirent à lui prêter d'appui. Il resta à Paris, humilié de cet abandon et vivant obscur, en attendant un remords de Louis XV. La cour le traitait en héros digne d'une couronne; le Dauphin lui-même, père de Louis XVI, lui laissait espérer un autre avenir avec un autre règne.
XV.
Cependant le roi de France voulait rester fidèle au traité d'Aix-la-Chapelle, par lequel il s'interdisait d'appuyer les Stuarts contre la maison de Hanovre. Il lui offrait hors de ses États une hospitalité princière. «Je ne céderai qu'à la violence,» répondait le jeune souverain. Louis XV, placé entre la fidélité à sa parole et l'infidélité à son honneur de roi, le fit arrêter à l'Opéra le 10 décembre 1748.
Un chroniqueur, l'avocat Barbier, rend compte ainsi de l'événement à cette date: